Les jumelles Dionne demandent à Ottawa de protéger «leur» musée

Annette et Cécile Dionne veulent que le musée qui leur est consacré ainsi qu’à leurs trois autres jumelles soit protégé par le gouvernement canadien.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Annette et Cécile Dionne veulent que le musée qui leur est consacré ainsi qu’à leurs trois autres jumelles soit protégé par le gouvernement canadien.

Des décennies avant l’avènement d’Internet, elles ont grandi au centre de l’attention du monde entier. À l’aube de leurs 83 ans, les deux survivantes des quintuplées Dionne, Cécile et Annette, ressortent de l’ombre pour demander que soit assurée la pérennité du musée qui raconte leur histoire, à North Bay, en Ontario.

Réunies dans l’appartement d’Annette Dionne, à Saint-Bruno, près de Montréal, elles se prêtent de nouveau au jeu de sourire aux photographes et de parler aux médias.

« Je voudrais que ce musée donne un coup de main aux enfants abusés. Que ça leur apprenne qu’on a eu une vie difficile, mais qu’ils prennent courage, qu’on peut s’en sortir », dit Cécile Dionne.

Au mois d’avril dernier, alors qu’une entrevue avec les soeurs Dionne était publiée en première page du New York Times, le conseil municipal de North Bay revenait sur sa décision de déménager la maison natale des soeurs Dionne dans le parc d’exposition d’un village situé à quelque 75 kilomètres de là. Mais la municipalité avait déjà vendu le terrain sur lequel était installée cette petite maison, où les quintuplées sont nées dans un foyer franco-ontarien en plein coeur de la Grande Dépression, en 1934. Finalement, la maison en question sera plutôt déménagée au centre-ville de North Bay. Et les soeurs Dionne veulent s’assurer que l’ensemble des artéfacts qu’elle contient y sera présenté, que la maison sera classée au patrimoine et que Patrimoine Canada investira dans son entretien.

C’est donc dans cette maison que, le 28 mai 1934, les soeurs Dionne, quintuplées identiques, sont nées, prématurément, après sept mois de grossesse de leur mère Elzira Dionne, qui était déjà mère de cinq autres enfants. Les photos et le texte de La Presse canadienne sur cette naissance font alors le tour du monde. La naissance rarissime de ces quintuplées identiques en bonne santé est perçue comme un miracle. Tout de suite après, le père des quintuplées, Oliva Dionne, se voit offrir la somme de 10 000 $ pour « exposer » ses filles à la foire mondiale de Chicago. Il accepte d’abord, avant de changer d’avis le lendemain. Mais il est trop tard. Le gouvernement ontarien décide de faire des jumelles Dionne des « pupilles de l’État » et les retire de la garde de leurs parents. Les quintuplées ont alors quatre mois.


Les soeurs Dionne en images

 

 

En fait, le gouvernement ontarien vient de mettre la main sur une mine d’or. Un parc thématique, baptisé Quintland, est construit à Corbeil, près de North Bay, où les quintuplées Dionne seront exposées au public trois fois par jour, selon la météo. Une autoroute est construite pour s’y rendre. On dit que trois millions de personnes ont visité Quintland durant les années 1930. À cette époque, les Dionne sont élevées dans une nursery, où les infirmières se succèdent sans que l’on permette aux quintuplées de s’attacher à elles à long terme.

« Quand on aimait une infirmière, il ne fallait pas pleurer quand elle partait parce que ma mère n’aimait pas ça. Ça devenait délicat, raconte Annette. Des fois, on se réveillait le matin et l’infirmière qu’on aimait n’était plus là. » Les filles voient leurs parents à travers des vitres, et c’est un mauvais souvenir pour les soeurs Dionne. Les parents Dionne se font pour leur part construire une vaste demeure juste à côté de la nursery. Et la petite maison sans électricité où les jumelles sont nées est transformée en musée.

Vers l’âge de neuf ans, les petites filles revêtent l’uniforme pour baptiser cinq navires de guerre canadiens qui portent chacun leurs prénoms : Yvonne, Cécile, Annette, Marie et Émilie. « On ne décidait rien. On faisait ce qu’on nous demandait », dit Annette.

« Annette m’a fait bien rire lorsqu’elle m’a dit : “On aurait dû savoir que notre vie allait être difficile parce les bateaux ont tous coulé”», raconte Carlo Tarini, ami et porte-parole des quintuplées Dionne.

C’est à cette époque, en effet, qu’Oliva Dionne réussit à récupérer la garde de ses filles. Mais celles-ci ne sont pas bien accueillies dans cette famille au sein de laquelle elles n’ont pas grandi.

« Mon frère m’a dit un jour : “On était bien mieux quand vous n’étiez pas là”, raconte Annette. On n’aurait pas été heureuses si on avait grandi dans cette famille. On était trop nombreux », ajoute-t-elle. Suivront aussi des sévices sexuels de la part du père Dionne, que les jumelles dénonceront après sa mort. « Je pense qu’il était temps d’en parler. J’ai caché ça longtemps. Quand il y avait des interviews, il ne fallait rien dire de chez nous », dit-elle.

Se taire, obéir et endurer, c’est à la fois ce qui les a sauvées et minées.

Malgré les carrosses dorés offerts par la compagnie Eaton, malgré les cadeaux des admirateurs, les photographes privés, l’école faite sur mesure avant qu’elles ne soient envoyées à Nicolet par leur père, elles ont les larmes aux yeux lorsqu’elles pensent à leur enfance, en particulier à l’épisode douloureux de leur retour à la maison familiale. « On ne place pas des enfants dans une famille à neuf ans. C’est un manque de jugement », dit Cécile. « Je ne me suis jamais prise pour une vedette, parce que ma mère me disait toujours que j’étais une bonne à rien », raconte Annette.

Elle ajoute que c’est lorsqu’elles se sont installées à Montréal qu’elles ont commencé à être heureuses. Elles visitent alors leur famille à l’occasion.

En 1998, les quintuplées Dionne et leur succession reçoivent finalement une indemnisation de 4 millions de dollars du gouvernement de l’Ontario pour l’argent tiré de la fiducie créée à leur nom, qui a servi à payer notamment l’entretien de Quintland.

Aujourd’hui, elles se souviennent tout de même de bons moments passés à la nursery de Quintland, comme les séances d’essayage de vêtements, avant que les princesses ne redeviennent des cendrillons. « J’aimais écouter de l’opéra avant de me coucher », confie Annette.

Nées quintuplées, elles ont toujours vécu avec acuité des émotions de leurs jumelles. « Souvent, je rêve à Yvonne [décédée en 2001]. Dans mon rêve, elle n’a pas changé. C’est comme si elle entrait dans mon quotidien », raconte Annette. Avec un musée classé au patrimoine, elles croient que leur histoire fera désormais officiellement partie de l’histoire du pays.

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