Les lions des messieurs de Saint-Sulpice

Le vieux séminaire de Saint-Sulpice
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Le vieux séminaire de Saint-Sulpice

Au coeur du Vieux-Montréal, à la place d’Armes, juste à côté de l’église Notre-Dame, on trouve le vieux séminaire de Saint-Sulpice, tout en pierres grises, avec son toit d’ardoise noire. N’y entre pas qui veut. Aucune visite publique n’y a été organisée depuis… 1967 ! Et voilà qu’à l’occasion des célébrations du 375e anniversaire de Montréal, on y invite le public.

Le vieux séminaire date plus ou moins de 1685. Il s’agit en tout cas du plus vieux bâtiment de la ville à avoir conservé ses propriétaires autant que ses fonctions d’origine.

Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Buste de l’abbé Jean-Jacques Olier, fondateur de la compagnie de Saint-Sulpice

Ces « messieurs de Saint-Sulpice », comme on les appelait, ouvrent cet été quelques-unes des portes de leur séminaire — pas toutes — afin de présenter une exposition guidée à travers des éléments de leur riche patrimoine. Ici, des assiettes et des cuillères en argent massif gravées des armoiries du gouverneur de la Jonquière ; là, des plans de la première église Notre-Dame datés de 1722 ; des livres curieux, des dictionnaires amérindiens manuscrits, une toile étonnante d’Arthur Guindon (1864-1923) qui, malgré l’expression d’une foi parfaitement lisse, fait tout de même songer, comme en écho, à l’oeuvre inquiétante de Jérôme Bosch.

Les sulpiciens proposent du même coup une visite de leur jardin, le seul du Régime français qui ait résisté à l’usure du temps. On y a replanté des espèces qui se trouvaient là aux débuts de la colonie. Un des sulpiciens présents dit : « On nous reproche d’avoir beaucoup d’espaces verts. C’est tout simplement qu’on n’a jamais voulu les vendre pour qu’on y construise des condos ! »

Seigneurs de Montréal

En 1598, l’édit de Nantes calme les tensions de l’univers politique et religieux en invitant à la tolérance religieuse. Mais ce calme, aussi bienvenu soit-il, est aussi un terreau où germe une forte volonté de revivifier l’Église catholique. Cette aspiration gonfle et déborde vite dans la société civile en vue de dynamiser, par l’entremise d’une expérience mystique, la lutte contre les avancées du protestantisme. Cette foi nouvelle n’a rien d’éminemment moderne. Elle est de son époque. Tout simplement.

Vers 1635, Jérôme Le Royer de La Dauversière entrevoit comme une vision salutaire l’idée de fonder au Nouveau Monde une mission d’évangélisation. La Compagnie du Saint-Sacrement, créée par le duc de Ventadour, oeuvre en ce sens. Quelques-uns de ses membres sont à l’origine d’une autre société de dévots, la « Société de Notre-Dame pour la conversion des Sauvages ». L’abbé Jean-Jacques Olier, fondateur de la compagnie de Saint-Sulpice, accueillera aussi cette idée avec bonheur. Dans le vieux séminaire de Montréal créé par sa congrégation, on se trouve en quelque sorte chez lui.

Des survivants

Calé dans un fauteuil Louis XIII, le sulpicien Jacques d’Arcy présente son exposition. Il est le 28e successeur de l’abbé Olier. Dans les grands bâtiments de leur compagnie à côté de l’église Notre-Dame, ils ne sont plus qu’une quinzaine à vivre. Les employés sont plus nombreux que les religieux. Mais cela a toujours été à peu près le cas en ces lieux : un des sulpiciens rappelle en conférence de presse que, dès les origines de la colonie, des critiques se plaignaient de compter environ vingt employés pour cinq messieurs de Saint-Sulpice.

Les sulpiciens arrivent à Montréal en 1657. Ils rachètent l’île six ans plus tard et en deviennent les seigneurs. Ils tracent des rues, tiennent les comptes, administrent. La population doit leur payer tribut. Des espaces sont prévus pour stocker les grains. Il y a aussi une cave pour entreposer le vin. Dans les jardins, derrière le séminaire, on cultive. Il y a notamment plusieurs arbres fruitiers. On vient d’ailleurs d’en replanter, non loin de la grande fontaine, dans l’esprit des variétés présentes sur les lieux des origines. Dans les fouilles qui ont conduit à raviver la fontaine, on a trouvé les restes d’une grande tortue. On en mangeait beaucoup à l’époque. Sur place, on sait qu’il y avait aussi beaucoup de paons, un oiseau que l’on admirait.

Il y a quelque chose de fabuleux à pénétrer dans un lieu pareil, où rien ne semble disparaître ni mourir. À Montréal, il s’agit d’un des rares lieux où le feu n’a pas tout avalé. La conférence de presse se déroule dans un salon feutré, sous le regard d’un immense crucifix de bois et d’une horloge grand-père. À côté d’un grand écran de télévision, une bibliothèque de bois de chêne où sont posés à plat des exemplaires du journal La Croix et de L’Osservatore Romano. Fixées au mur, des photos laminées du pape et de l’archevêque de Montréal. Plus loin, des portraits peints très anciens des principales figures des sulpiciens.

À l’entrée du site, on passait à l’origine sous des armoiries, deux grands lions de bois. On ne connaît pas l’origine de ces bêtes associées à la royauté, souvent à la monarchie anglaise. En tout cas, le sulpicien Étienne Montgolfier, oncle des inventeurs de la montgolfière, au temps où il est le supérieur de l’institution à Montréal, trouvera le moyen de négocier le maintien de la compagnie sous le nouveau régime anglais.

Le plus étonnant de ces sulpiciens reste sans doute François Dollier de Casson, un ancien militaire, longtemps attaché à la cavalerie du roi, habitué de commander. C’est lui qui ordonne l’édification de ce séminaire. Il sera le premier à écrire une histoire de la ville et à noter, par exemple, l’usage du duel, en pratique alors dans les rues de la ville.

La visite offerte au public est d’une durée d’environ 75 minutes. Il faut réserver sa place, du mardi au samedi, au 514 849-6561 ou par courrier électronique, à l’adresse visites@ucss.ca.

1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 25 mai 2017 07 h 50

    Payer tribut?

    On paie tribut à un conquérant. Dans le régime seigneurial, on payer le cens.