Les valeurs ancestrales au service d’oeuvres contemporaines

Caroline Rodgers Collaboration spéciale
Tapiskwan a développé des ateliers de création en se basant sur de nouvelles matières premières, dont le textile, visant à faire des produits abordables, mais authentiques.
Photo: Tapiskwan Tapiskwan a développé des ateliers de création en se basant sur de nouvelles matières premières, dont le textile, visant à faire des produits abordables, mais authentiques.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le projet d’art Tapiskwan permet aux communautés attikameks de Wemotaci et d’Obedjiwan de collaborer avec l’Université de Montréal dans le but d’explorer des façons de valoriser le patrimoine ancestral à travers la création de produits contemporains.

Le projet a commencé en 2011 et a véritablement pris son envol en 2013.

« C’est un partenariat avec le Conseil de la nation attikamek. Au fil des échanges, nous avons cerné les enjeux et développé des approches pour y répondre. Nous visitons les communautés avec le matériel nécessaire, mais nous allons bientôt lancer une campagne de sociofinancement pour pouvoir équiper des espaces, sur place. Certaines activités se déroulent à Montréal, au Centre Design et Impression textile affilié de Montréal », explique Anne Marchand, vice-doyenne à la recherche et professeure à la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal.

L’un des enjeux ciblés dans le cadre du projet est la difficulté croissante, pour les artisans, de se procurer les matières premières traditionnelles, comme l’écorce de bouleau ou les peaux.

« La transformation des territoires autour des communautés a rendu l’accès difficile à ces matières utiles pour confectionner les produits traditionnels. Les Attikameks sont reconnus pour fabriquer des paniers d’écorce. Cette matière est plus rare, les bouleaux sont plus petits à cause de l’exploitation forestière. Un autre enjeu est celui de la transmission intergénérationnelle des savoirs. Ce sont les aînés qui ont toutes les connaissances, et la transmission se fait de façon orale. Il faut documenter ces savoirs et ce patrimoine. »

L’arrivée du textile

C’est ainsi que Tapiskwan a développé des ateliers de création en se basant sur de nouvelles matières premières, dont le textile.

« Les jeunes revisitent le patrimoine graphique qui se retrouvait sur les produits traditionnels. Des aînés sont là pour expliquer la signification et l’origine de ces symboles, pour éviter de tomber dans le piège de la folklorisation. On développe aussi un volet de documentation. Ces produits permettent aussi de faire du développement socioéconomique. »

Les produits traditionnels tels que les paniers d’écorce sont encore fabriqués, mais ce sont des produits haut de gamme. Le projet Tapiskwan vise à faire des produits plus abordables, mais authentiques.

« En visitant les boutiques du Vieux-Québec, les artisans ont constaté que l’on y trouvait des produits bas de gamme, des imitations stéréotypées, souvent fabriquées à l’étranger, notamment en Chine. En même temps, il serait difficile d’approvisionner ces boutiques uniquement avec des produits authentiques haut de gamme. Les artisans ont réalisé qu’ils pourraient prendre leur place dans ce marché, en créant des produits authentiques, mais relativement abordables. Les produits à caractère identitaire et contemporain de Tapiskwan répondent à ce besoin tout en permettant aux artisans de représenter eux-mêmes leur culture. »

La campagne de financement qui sera bientôt en cours permettra de développer une gamme de produits et d’ouvrir une boutique en ligne.

« L’objectif est de faire en sorte que la culture soit un levier de développement socioéconomique. Ce développement vise un modèle d’entrepreneuriat qui correspond à la culture et au mode de vie attikameks. Par exemple, pour eux, il y a six saisons. La vie est organisée en fonction de ces saisons avec des activités traditionnelles qui rythment la vie. On peut donc difficilement imaginer que les artisans feraient du 9 à 5. Les activités de confection de produits seraient donc modulées en fonction de ces saisons. On pense aussi à produire à plus gros volume quelques produits qui seraient conçus par des artisans attikameks, mais fabriqués à Montréal, et dont la vente permettrait de financer d’autres activités de formation. Les jeunes sont extrêmement talentueux, et ces projets les mettent en contact avec des métiers qu’ils voudront peut-être faire plus tard, comme designer ou designer graphique. »

Photo: Tapiskwan

Toutes ces activités sont évidemment documentées par les universitaires participants.

« C’est ce qu’on appelle un projet de recherche-action. Faire des projets dans la collectivité permet aux étudiants d’apprendre dans un cadre d’intervention réelle, et cela enrichit leur formation. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est la coproduction des connaissances. Il y a des savoirs experts, dans les universités, mais quand on travaille sur le terrain avec des groupes, des organismes, on réalise qu’il y a également des savoirs citoyens, des savoirs du terrain qui sont riches et précieux. Cela crée des dynamiques intéressantes de cocréation de nouvelles connaissances. »

Pour les universitaires et les membres de la communauté, l’enrichissement est mutuel.

« Ce n’est pas juste une relation unidirectionnelle où l’université utiliserait la communauté pour étudier des phénomènes. C’est une relation où l’on définit les projets en fonction des besoins de la communauté. On contribue à l’amélioration de la qualité des milieux de vie, mais d’autre part, ces milieux nous permettent de recueillir des informations précieuses en matière de recherche. »

Tapiskwan n’est qu’un exemple parmi d’autres de partenariat entre l’Université de Montréal et la communauté.

« Il y a peut-être un mythe autour de l’Université de Montréal, lié à sa situation géographique, qui donne l’impression qu’elle est isolée, mais il faut savoir que les professeurs et les étudiants sont très actifs en dehors de l’Université et qu’il existe de nombreux partenariats en tous genres avec la communauté, et pas seulement en sciences humaines et sociales. »