La voix des écrivaines

Sarah Chouinard-Poirier s’engage à lire 100 livres (ou des extraits d’eux) de femmes pendant plusieurs jours. Elle admet que le geste est symbolique, mais elle croit que de tels gestes freineront le sexisme, encore croissant.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Sarah Chouinard-Poirier s’engage à lire 100 livres (ou des extraits d’eux) de femmes pendant plusieurs jours. Elle admet que le geste est symbolique, mais elle croit que de tels gestes freineront le sexisme, encore croissant.

À voir dans une vitrine au bout d’un corridor, et à entendre, y compris sur le Web, le projet littéraire indexE est explicite : le milieu littéraire est sexiste. Voici donc la riposte féminine, portée par l’artiste Sarah Chouinard-Poirier et 100 collaboratrices.

Un constat, la rage, et surtout un profond désir de partage. C’est ce qui a poussé l’artiste multidisciplinaire Sarah Chouinard-Poirier, active en théâtre, en art action et en… travail communautaire, à s’engager à lire 100 livres (ou des extraits d’eux) pendant plusieurs jours. Publiquement, derrière une vitrine, et au micro, question de bien se faire entendre.

Sa sélection de romans, essais et recueils de poèmes compose une bibliothèque unique. Ou du moins très rare : les 100 titres, 101, en réalité, sont tous d’auteures. De femmes.

« Il y a une espèce de boy’s club dans le milieu de la critique et le milieu littéraire, accuse la diplômée de l’Université Laval. Mon projet pose une question : est-ce que les livres des femmes sont moins bons ? J’en doute. »

Le projet en question s’intitule indexE et consiste en une installation-performance aux airs de studio de radio, avec en toile de fond des étagères et les 101 livres. En ces premiers jours de février, il se déroule dans la vitrine de l’Agence Topo, centre d’artistes situé au Pôle de Gaspé, dans le Mile-End.

Un ami m’a lancé un peu à la blague, mais tout de même, qu’il n’y avait pas de grandes œuvres littéraires écrites par des femmes. Ça m’a habité et j’ai décidé de répondre à cette idée reçue par un projet qui met en avant la littérature des femmes.

Fait à noter, cette bibliothèque exclusivement féminine s’est bâtie avec la contribution de toute une communauté. Sarah Chouinard-Poirier a demandé à 100 femmes — ses « collaboratrices » —, de lui soumettre un titre qui les a touchées et qu’elles voudraient défendre.

Son « girl’s club » inclut de grandes figures littéraires d’ici (France Théoret, Nicole Brossard), des plus jeunes (Anaïs Barbeau-Lavelette), des artistes de divers horizons (Diane Obomsawin, Sylvie Cotton), des militantes (Alexa Conradi), ainsi que des amies proches, y compris sa grand-mère. « C’est un réseau de filiation inattendu, dont je suis le point d’ancrage », dit-elle.

Les collaboratrices sont invitées à se joindre au studio improvisé pour discuter et lire leurs propositions. Sans rendez-vous, chacune se présentera quand elle le voudra pendant les heures de diffusion (entre midi et 17 h).

Une anecdote

Le projet s’inscrit dans une longue suite de batailles pour rendre équitable la diffusion culturelle. La manière a déjà pris un ton radical, comme à l’époque où le collectif Guerilla Girls, basé aux États-Unis, demandait si les femmes devaient se déshabiller pour entrer dans une collection de musée.

Ici, la récente sortie d’auteures a mis en lumière les choix presque exclusivement de dramaturges masculins dans les compagnies de théâtre. Le Devoir a lui été pris à partie par l’universitaire Lori Saint-Martin, qui faisait noter en décembre que sept unes littéraires sur huit étaient consacrées à des hommes.

« Est-ce qu’il y a sept fois plus d’hommes qui écrivent ? Ben non », répond Sarah Chouinard-Poirier, qui se fie à une donnée de Statistique Canada : il y aurait 55 % d’écrivains, 45 % d’écrivaines.

La mouche qui l’a piquée, par contre, prend naissance dans une anecdote.

« Un ami m’a lancé un peu à la blague, mais tout de même, qu’il n’y avait pas de grandes oeuvres littéraires écrites par des femmes. Ça m’a habité et j’ai décidé de répondre à cette idée reçue par un projet qui met en avant la littérature des femmes. »

Celle des femmes, et davantage. « Il m’a paru important d’ouvrir le projet à des gens encore plus marginalisés, les transgenres, les queer. On a besoin d’inclure dans les corpus universitaires, dans la presse écrite, dans l’édition, toutes les voix étouffées. »

D’Arendt à Yvon

La bibliothèque idéale féministe — bien subjective, reconnaît l’artiste —, est universelle et à cheval sur les siècles, entre les présences d’une Mary Shelley et d’une Kim Thúy, d’une Hannah Arendt et d’une Josée Yvon.

Sans surprise, Sarah Chouinard-Poirier a reçu des propositions qui répétaient noms et titres. À ce chapitre, Virginia Woolf est la grande championne : cinq livres cités, dont Une chambre à soi plus d’une fois.

« Ce roman pose beaucoup de questions. Que faut-il à une femme pour devenir écrivain ? Quelle place prennent les femmes dans la littérature ? note-t-elle. Je l’expose en plusieurs exemplaires pour en faire un cas de figure. »

Mettre la hache : slam western de l’inceste, de Pattie O’Green, a été suggéré « quatre ou cinq fois ». Ça s’explique, vu le sujet, mais c’était inattendu. Parmi les grandes surprises, Sarah Chouinard-Poirier signale un livre jeunesse (Les catastrophes de Rosalie, de Ginette Amfousse), roman porté par « un beau modèle, une fille forte qui n’a pas la langue dans sa poche ».

Beaucoup de romans graphiques lui sont aussi parvenus, un défi en sus : « Comment on lit ça ? Je ne sais pas. On verra. »

Il faut préciser que le côté exploratoire et risqué fait partie de sa démarche. Elle ne s’est pas préparée, n’a rien répété et lira de manière naturelle. « Je m’intéresse à l’erreur, je m’attends à mâcher mes mots, à bafouiller, à reprendre une phrase. Si je ne trouve pas intéressant un texte, j’arrête et en prends un autre », dit celle qui veut se trouver dans le même état de découverte que son auditoire.

Son action, Sarah Chouinard-Poirier ne s’en cache pas, est symbolique. Elle croit cependant que de tels gestes freineront le sexisme, encore croissant, avec tous ces Trump qui prennent le pouvoir.

« L’utopie, confie-t-elle, est de mener le projet sur plusieurs années. De faire aussi une exposition avec des activités de médiation, des tables rondes avec les libraires, éditeurs… Car je ne crois pas que l’exclusion [dans le milieu littéraire] est faite consciemment. Ce sont des schèmes qu’on reproduit et qu’il faut déboulonner. »

IndexE

Agence Topo, 5445, avenue de Gaspé, espace 107-B. Radio-performances vendredi et samedi, de 12 h à 17, ainsi que les 9, 10 et 11 février. Sur écoute aussi à indexe.ca. Installation jusqu’au 25 mars.