Louis-Georges Carrier est mort dans l’oubli

Créateur d’exception, Louis-Georges Carrier est mort en catimini, au début du mois, comme il a vécu les dernières décennies, en reclus, pour ne pas dire en ermite.
Photo: Archives Créateur d’exception, Louis-Georges Carrier est mort en catimini, au début du mois, comme il a vécu les dernières décennies, en reclus, pour ne pas dire en ermite.

Le bulletin de programmation La semaine à Radio-Canada du 23 au 29 septembre 1951, il y a donc 65 ans, annonce la remise en ondes du Radio-théâtre de l’histoire. Quatre « jeunes auteurs canadiens » y feront revivre autant de personnages historiques et « l’amateur de théâtre, qu’il veuille se divertir ou s’instruire, est assuré d’y trouver son compte », assure Marc Thibault, réalisateur du Radio-collège, série culturelle de RC. Marc Thibault, figure légendaire du service public, était le père de l’animatrice de TVA Sophie Thibault.

Le programme des mardis à 17 h ira donc comme suit : André Audet donnera son Champlain ; Claude Aubry s’occupera de Frontenac ; Guy Dufresne portera Selkirk, naufragé inspirateur de Robinson Crusoé ; et un certain Louis-Georges Carrier aura ses propres cinq épisodes pour présenter François Bigot, dernier intendant de la Nouvelle-France.

Le réalisateur novice n’a alors que 23 ans. La suite de sa carrière au sein de la radio puis de la télévision nationale empilera les créations culturelles de haut niveau. On lui doit notamment plusieurs collaborations avec son grand ami le romancier Hubert Aquin. Il a également travaillé à l’ONF et dirigé le théâtre de la Marjolaine, où il a monté Le temps des amours, en 1964, première comédie musicale québécoise, avec Claude Léveillée et Éloi de Grandmont, puis Ne ratez pas l’espion (1966), une autre comédie musicale réalisée en collaboration avec son ami Aquin et Claude Léveillée, dans laquelle jouent Louise Forestier, Guy Sanche (Bobino) et Robert Charlebois.

Le créateur d’exception est mort en catimini, au début du mois, comme il a vécu les dernières décennies, en reclus, pour ne pas dire en ermite. Il est décédé au CHSLD Quatre-Saisons le 2 décembre. Ses funérailles ont été célébrées le 17. Sauf erreur, sa disparition n’a été mentionnée que très brièvement dans une seule chronique montréalaise.

Dire que cette négligence ne semble pas justifiée relèverait d’une douteuse ironie. « Radio-Canada n’a pas parlé de la disparition de Louis-Georges Carrier et n’a pas non plus souligné la mort de Claude Sylvestre, tout aussi immense, note Nino Gabrielli, bibliothécaire à l’Université de Montréal (UdeM), en parlant de cet autre grand réalisateur décédé en 2014. Ce n’était pas des nobody. Ils appartiennent à une époque où Radio-Canada avait une vocation culturelle majeure. »

François Harvey, professeur de français au cégep Édouard-Montpetit, n’en pense pas moins. « Louis-Georges Carrier est un des grands réalisateurs de la télévision, malheureusement méconnu, dit-il. C’est peut-être la faute à la télévision, considérée comme mineure, boudée par la critique. »

Aquin et lui

Messieurs Gabrielli et Harvey sont des spécialistes de l’oeuvre médiatique (télévision et radio) d’Hubert Aquin. Le premier a rencontré M. Carrier en 2013 pour recevoir ses archives. Le fonds sera mis en ligne en 2017.

On y retrouve des textes de jeunesse inédits d’Hubert Aquin et plusieurs projets d’émissions avec le romancier, notamment Faux bond (1967), Table tournante (1968), 24 heures de trop (1969) et Double sens (1972), marquant peut-être la première apparition en ondes du jeune Jean-Louis Millette. Carrier a d’ailleurs réalisé le premier texte pour la radio d’Aquin, La toile d’araignée (1954), et sa première collaboration pour la télé, une adaptation de Moïra de Julien Green, qui va faire scandale parce qu’il y est question d’adultère.

« Il y a aussi la correspondance entre Carrier et Aquin, en majeure partie inédite, souligne le bibliothécaire. Elle va du milieu des années 1950 jusqu’à la toute fin, jusqu’à la mort d’Aquin dans les années 1970. C’est une production absolument truculente ! Ils ont un incroyable sens de l’humour et il y avait entre ces deux-là une relation d’intense proximité, amicale et professionnelle. Carrier était probablement quelque chose comme l’alter ego d’Aquin. »

Les deux étudient à l’UdeM après leur rencontre en 1946 au collège Sainte-Marie, haut lieu de formation de l’élite canadienne-française des deux derniers siècles. Le jeune Louis-Georges, né à Detroit en 1928 et arrivé au Canada en 1933, est initié au théâtre par les jésuites du collège. Il va consacrer à cet art sa vie professionnelle en utilisant les moyens de diffusion offerts par les médias de masse, d’abord la radio puis la télé.

Radio-collège, la programmation éducative de Radio-Canada, lui offre donc une première plateforme d’expérimentation. La série éducative va donner 4855 émissions en 15 ans d’activité, de 1941 à 1956. Elle propose jusqu’à une dizaine d’heures par semaine sur les sciences (dures ou molles) la religion et la philosophie, les arts, la littérature ou le cinéma.

Elle se fait aussi l’écho de l’« inquiétude » de l’après-guerre, concept central de la crise culturelle des années cinquante. Un article de la professeure Marie-Thérèse Lefebvre en fait « un incubateur de la Révolution tranquille ».

L’esprit de Radio-collège (et de beaucoup de ses artisans) est intégré à la télévision publique au milieu des années 1950. Carrier en est et il cède sa place à la radio à son ami Aquin, qui va ensuite y oeuvrer comme réalisateur, intervieweur et scénariste. Il a écrit six téléthéâtres originaux et sept projets d’adaptation, dont Passé antérieur (1955), maintenant perdu.

Oeuvre tournante

Tout le reste, ou presque, paraîtra dans quelques semaines dans une édition critique que prépare le professeur de collège François Harvey. Le manuscrit déposé auprès de la Bibliothèque québécoise (BQ) fait mille pages.

« Carrier était très au fait des possibilités techniques de la télévision, explique François Harvey. Il aimait beaucoup l’époque du direct qui offrait une télé pure. Quand sont arrivées les bandes magnétiques, il a cherché à développer d’autres caractéristiques qui la rapprochent du cinéma. »

Il donne l’exemple de Table tournante (1968). Le réalisateur place les caméras au centre du décor et les personnages en périphérie. Il insère des effets spéciaux, des images saccadées, des inversions d’image et des rappels oniriques.

« Il cherchait ainsi à renouveler la forme du téléthéâtre, considérée comme trop proche du théâtre. Il utilisait des textes complexes structurés avec des flashbacks ou des flashforwards, avec des changements de lieux aussi et même des extérieurs. »

Au meilleur résultat, cette forme épousait un fond tout aussi riche. La collaboration Aquin-Carrier prenait alors tout son sens.

« Louis-Georges Carrier était vraiment le meilleur ami d’Hubert Aquin, poursuit M. Harvey.Ils se sont suivis des années 1940 jusqu’à la mort d’Aquin, en 1977. C’est même Carrier qui a littéralement sauvé Hubert Aquin lors de sa première tentative de suicide. »

Le tragique événement du 29 mars 1971 confirme la relation fusionnelle des deux amis créateurs. « Aquin ne donne plus de nouvelles et ses proches le cherchent, raconte M. Gabrielli. Carrier va penser qu’il se réfugie dans un hôtel, sous un nom d’emprunt. Il va le retrouver in extremis au Reine Elizabeth sous le pseudonyme de Jean-William Forestier, un des personnages de L’antiphonaire, un des romans d’Aquin. C’est incroyable et, en même temps, ce sauvetage témoigne de leur intense proximité. »

2 commentaires
  • Simon Lavoie - Abonné 30 décembre 2016 13 h 04

    Merci

    D'honorer la mémoire de cet artiste ainsi que son apport à notre patrimoine culturel.

  • Claire DuSablon - Abonné 30 décembre 2016 18 h 40

    Se souvenir

    Merci de rappeler à notre souvenir l'oeuvre de Louis-Georges Carrier. Il fut une époque où son nom signait d'excellentes émissions à Radio-Canada. De 1950 (j'avais 15 ans ) à 195, Radio-Canada et particulièrement Radio-Collège furent mon collège et mon université. Oui, la Révolution tranquille se préparait, elle fut davantage une poussée des citoyenNEs que l'initiative des élus.