L’occasion ratée du Canada

Le katajjaniq, chant de gorge inuit, est une pratique millénaire (un jeu aussi) surtout féminine.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le katajjaniq, chant de gorge inuit, est une pratique millénaire (un jeu aussi) surtout féminine.

« Le patrimoine est l’utopie du XXIe siècle », illustre Laurier Turgeon, professeur en patrimoine à l’Université Laval, en entrevue téléphonique d’Addis-Abeba où il suit la 11e session du Comité du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. « Ça réunit les gens, ça donne espoir en l’avenir, ça recoupe d’importants enjeux de développement durable, de cohésion sociale et de diversité culturelle », précise le titulaire de la Chaire de recherche en histoire et en ethnologie.

En Éthiopie pour représenter l’Association canadienne d’ethnologie et de folklore, M. Turgeon déplore que le Canada n’ait toujours pas signé, depuis son entrée en vigueur en 2006, la Convention de l’UNESCO en patrimoine immatériel. « Chaque année, quand on demande à Patrimoine canadien pourquoi le pays ne signe pas, on se fait répondre que c’est parce que beaucoup se fait déjà par le truchement des musées et des conseils des arts. Mais ça changerait beaucoup notre participation au niveau international, ainsi que la reconnaissance mondiale de notre patrimoine. Toutes les politiques en patrimoine immatériel sont en train de se réfléchir là, maintenant… »

Depuis 10 ans, selon le spécialiste, la position du Canada, qui s’inscrit pourtant fortement en patrimoine bâti, a déjà glissé vers le bas. « On reconnaît notre expertise. Au Québec, on a démarré des inventaires de patrimoine immatériel avant tout le monde. On a l’expertise, en études universitaires et en mise en valeur. Mais on était plus reconnus avant. Le risque, en restant des backbenchers [seconds violons], c’est de ne pas participer pleinement à ce mouvement international. Si on n’est pas à la grande table, on n’est pas vraiment là. »

M. Turgeon croit qu’une vieille crainte, non exprimée, traîne depuis l’adoption de la convention en 1983. « Le Canada était plutôt réservé sur la question ; on craignait que les communautés culturelles et autochtones, à cette époque, ne s’en servent comme tremplin pour des revendications politiques. »

N’y a-t-il pas incohérence désormais, alors qu’une volonté politique s’active pour faire reconnaître toutes les cultures qui composent le Canada, à ne pas s’inscrire en sauvegarde du patrimoinevivant ? « D’autant que plusieurs pays ayant des populations autochtones importantes ont signé sans problème, comme le Brésil, ou la France avec ses Bretons, ses Basques et ses Corses. Ils en ont fait une occasion de célébrer ces patrimoines autres et de créer de la cohésion. »

Tous ensemble

Sommes-nous en train de rater une belle occasion de briller à l’international ? « Tout à fait. Et de ne pas faire reconnaître notre patrimoine à nous : les courses de canots à glace, les chants de gorge inuits, le Carnaval d’hiver de Québec, etc. »

Ce n’est pas pour raviver la concurrence que Laurier Turgeon expose cette hypothèse, mais pour souligner ce que peut apporter, pour tous, la reconnaissance du patrimoine immatériel. « Même en restauration, les maçons, charpentiers et menuisiers ont besoin de connaissances traditionnelles. Et une fois qu’on a visité un bâtiment une ou deux fois, voilà, c’est fini. Mais si on y met des chansons, de la danse, des fêtes, on fait vivre tout le patrimoine. Il y a une demande sociale pour ça, et une forte demande touristique. C’est bénéfique pour la société et l’économie. Pour tout le monde. »


Bière belge et rumba cubaine au patrimoine immatériel

La culture de la bière en Belgique et la rumba cubaine ont été sacrées mercredi « patrimoine culturel immatériel de l’humanité » par une décision du comité ad hoc de l’UNESCO, a annoncé l’organisation.

La célébration du Nouvel An le 21 mars par 12 pays (Afghanistan, Azerbaïdjan, Inde, Iran, Irak, Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, Pakistan, Tadjikistan, Turkménistan et Turquie) figure aussi dans la liste de six nouveaux entrants sur la liste du patrimoine culturel immatériel.

Un événement festif (Mangal Shobhajatra) au Bangladesh, les 24 périodes solaires chinoises, précieuses pour les agriculteurs, ainsi que la musique et la danse du merengue en République dominicaine complètent la liste.

Le Comité de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, qui siège depuis le 28 novembre et jusqu’au 2 décembre en Éthiopie, examine 37 dossiers portant sur différents types de patrimoine vivant (danse, musique, gastronomie, fêtes ou festivals…).

Il doit également se prononcer sur les éléments devant être inscrits à la liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente.

Le processus de fabrication de la poterie noire du Portugal, les danse et musique de lyre arquée ma’di d’Ouganda et les chants cosaques de la région de Dnipropetrovsk, en Ukraine, seront alors étudiés. Sur cette liste d’urgence, expliquait le professeur en patrimoine de l’Université Laval Laurier Turgeon, se retrouvent « des pratiques vraiment menacées, dont il ne reste plus qu’un ou quelques porteurs de tradition. Ce sont des pratiques presque disparues qu’on souhaite protéger pour soutenir la diversité, et parce qu’elles peuvent encore être source d’inspiration pour de nouvelles créations ».

Pour l’inscription de sa bière, Bruxelles avait argumenté qu’avec près de 1500 types différents, sa fabrication et son appréciation faisaient « partie du patrimoine vivant de plusieurs communautés réparties dans l’ensemble de la Belgique ».

« Cette culture joue un rôle dans leur vie quotidienne et lors des événements festifs », est-il souligné dans le communiqué de l’UNESCO.
Agence France-Presse et Le Devoir