Correspondre en bandes dessinées

Arnaud Stopa Collaboration spéciale
Planche de «Correspondances» de l'auteur Laurent Verron
Photo: Planche de «Correspondances» de l'auteur Laurent Verron

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Que peuvent avoir en commun les auteurs de bandes dessinées du Québec et de la France, et que peuvent-ils bien se dire ? Deux organisateurs de festivals ont posé la question à des bédéistes de ces contrées, dont le fruit des échanges étalés sur Internet et sur une année sera publié lors des Entretiens Jacques Cartier le 23 novembre 2016.

Pour leurs cinq ans de collaboration, le festival Lyon BD et le Festival de la BD francophone de Québec seront à l’honneur lors d’une journée des Entretiens Jacques Cartier. L’occasion pour lancer Correspondances, conçu par huit auteurs venus de part et d’autre de l’Atlantique.

« C’était comme au temps des correspondances par écrit avec les Ontariens ou les Français quand on était enfants ; mais là, on y est allés par planches de bédé, explique le bédéiste québécois Paul Bordeleau. Tout le monde a fait des choses visuelles différentes qui donnent des bijoux à certains moments. »

L’objectif de cette collaboration transatlantique était une occasion pour les bédéistes de converser sur leur métier, leurs vies, mais aussi sur l’air du temps. « Les années précédentes, c’était plus des collaborations scéniques, avec des projets de bédés sur des thèmes projetés, indique Mathieu Diez, directeur du festival Lyon BD. Cette année, on voulait vraiment faire un échange sous la forme d’un dialogue qui a été diffusé sur Internet tout au long de sa construction. » L’idée d’immortaliser ces échanges sous la forme d’un livre physique arriva assez vite, dans l’optique de le sortir pour les Entretiens Jacques Cartier.

Dans la forme, Correspondances est un jeu de questions et de réponses, avec comme point de départ la présentation des auteurs. « On nous a demandé de créer un personnage, son personnage. Je me suis fait, par exemple, plus vieux, plus dégarni, plus blanc, comme si j’avais plusieurs albums derrière la cravate. Ma première planche, d’ailleurs, se situe dans le bureau d’un médecin », décrit Paul Bordeleau, qui a participé à l’édition aux côtés de Jimmy Beaulieu, de Djief et de Julie Rocheleau pour le Québec et de Laurent Verron, de Marie Avril, de Chloé Cruchaudet et de Deloupy pour l’outre-mer.

Dans cet album entamé il y a un peu plus d’un an, la première question reflète l’année tragique pour les dessinateurs qu’a été 2015 en France. « La question posée par Deloupy portait sur notre ressentiment vis-à-vis de Charlie Hebdo. On a répondu sur l’impact que cela a eu sur nous ici, continue l’auteur de la série Faüne. J’ai parlé du 11-Septembre, quand j’étais caricaturiste au Voir, comment on avait une liberté d’expression. Alors qu’eux, ils sentent plus une menace qu’on n’aura jamais ici. »

L’expérience a permis de bousculer les huit auteurs dans leur exercice du neuvième art tout en leur laissant de la liberté dans les sujets abordés. « Ça m’a permis de créer un style totalement à la tablette graphique, que je n’utilise pas normalement, dit Paul Bordeleau. Chez certains auteurs, comme Laurent Verron [qui a repris la série Boule et Bill], qui ne fait jamais des choses aussi sensibles que cela, et qui en plus parle de sa vie d’auteur, j’ai trouvé ça très beau, très humain. »

Il y a aussi des sujets plus légers, comme les familiarités ou les coutumes de chacun des deux pays, comme la bise en France, ou notre lien avec la langue. « Notre langage reste toujours une source d’inspiration pour eux », admet Paul Bordeleau. Mais il y a tout de même des traits communs. « Il y a une vraie diversité de thèmes, tant graphiques que traités, décrit Mathieu Diez. Au niveau du graphisme, il y a des choses très différentes, mais qui se répondent bien. On voit qu’il n’y a pas de style vraiment graphique québécois ou français, mais plutôt des tas de styles graphiques, et qu’il y a des influences et des racines communes dans la passion. »

Passerelle atlantique

Les liens « bédéiques » entre la France et le Québec sont récents. Mathieu Diez souhaitait lancer un projet à l’internationale il y a seulement cinq ans. « On voulait trouver une façon de singulariser notre évènement : il y a 400 salons de bande dessinée par an en France », explique-t-il. Pour aller à contre-courant de la concurrence, il a eu l’idée de collaborer avec la Belle Province sur deux ans. « On s’est assez naturellement tournés vers le Québec, parce qu’on avait remarqué qu’il s’y passait pas mal de choses. Il y a un foisonnement créatif important et intéressant, une patte de bédé. » Il s’est tourné alors vers le Festival de la BD francophone du Québec pour entamer son projet. « On leur disait en gros “on veut faire des choses avec vous, mais on ne sait pas trop quoi”. Ce à quoi ils nous ont répondu “nous non plus, mais on est d’accord”. »

Pourtant, après les deux premières années, la collaboration a continué, au grand étonnement de Mathieu Diez. « Depuis, on a lancé d’autres ponts de deux ans sur le même mode avec l’Argentine, la Catalogne, la Chine, mais ce qui est intéressant, avec le Québec, c’est qu’après deux ans, les liens se sont auto-entretenus tellement ils étaient forts et stables. »

Au total, plus de 60 professionnels de la bande dessinée ont participé à ce projet, avec pour ambition un échange artistique plus que mercantile puisque les auteurs sont conviés aux deux festivals, qui ponctuent leur collaboration. « On a rencontré beaucoup d’auteurs, moins d’éditeurs, confesse Paul Bordeleau. On s’est surtout fait des amis. D’ailleurs, d’aller à la pêche aux éditeurs, ç’a été une question dans l’album. Mais quand on a le goût de traverser l’Atlantique, c’est sûr que c’est intéressant [d’aller au festival], mais ce n’était pas l’idée de départ. »

Mathieu Diez rappelle toutefois que malgré les 580 millions de dollars qu’engrange le marché de la bande dessinée en France, ce dernier est déjà saturé. « Il n’a jamais été aussi facile d’être édité en France, mais il n’a jamais été aussi difficile de faire carrière », prévient-il.

Correspondances

Collectif Lyon BD Éditions 2016, 90 pages Date de sortie au Québec inconnue