Travailler au folklore du futur

Olivier Demers, membre du groupe Le Vent du Nord, à la Veillée de l’avant-Veille en décembre dernier au Club Soda
Photo: Guillaume Morin Olivier Demers, membre du groupe Le Vent du Nord, à la Veillée de l’avant-Veille en décembre dernier au Club Soda

La ceinture fléchée fait-elle le colon ? La semaine dernière, un journaliste français a accolé aux Québécois, par le truchement de Ricardo, stéréotypes et images d’Épinal de Nouvelle-France. À en croire les réactions épidermiques, on pourrait croire qu’on souffre ici non seulement d’une allergie aux clichés, mais aussi au folklore. Alors que voyage aussi, dans ce patrimoine, une histoire. Et un avenir.

Nombreuses disciplines

Des savoirs transmis depuis des lunes par tradition orale. Des techniques apprises de mères en filles ; de maîtres en apprentis. Ces arts et traditions populaires sont désormais regroupés sous le drapeau du patrimoine vivant — ou « patrimoine immatériel » pour l’UNESCO, par opposition naturelle aux murs et pierres du « patrimoine bâti ». On y trouve de nombreuses disciplines, très variées, aux besoins tout aussi différents : danse et musique traditionnelle, gigue, chant de gorge, fléché, canot sur glace, herboristerie. Les reels, la cabane à sucre et le tressage de raquette en sont aussi. Par exemple.

La Loi québécoise sur le patrimoine culturel, instaurée en 2012, inspirée de l’impulsion de l’UNESCO en la matière, a reconnu le patrimoine immatériel comme un fil essentiel du grand tissage de l’ADN culturel des Québécois. Mais rien n’a suivi. Pas un geste. Pas un sou. Au point que le CQPV parle désormais de façadisme, d’absence totale de volonté politique.

Le CQPV a donc profité des consultations sur la politique culturelle pour demander au ministère de la Culture de passer aux actes. « Le Québec a gommé l’essentiel du message de l’UNESCO en dissociant la “sauvegarde” du concept de patrimoine immatériel, peut-on lire dans Joindre le geste à la parole, le mémoire du Conseil déposé tout récemment. La prise en charge du patrimoine immatériel par l’administration publique québécoise représente un échec. Il convient maintenant de le dépasser. »

Arts majeurs

« Il y a une valeur artistique en soi dans le patrimoine vivant qui, pour une question d’équité, doit être reconnue comme celle de n’importe quel autre art, revendique Antoine Gauthier, et avoir accès à toutes les institutions et les programmes artistiques. Il n’y a aucune raison pour que l’État fasse des choix esthétiques ; et si marqués qu’ils nous défavorisent » face aux arts dits « classiques »ou « académiques ».

 

« On pensait que la Loi allait nous aider, mais on se retrouve avec un ministère qui alloue 49 millions de dollars en danse et 0 $ en danse traditionnelle ; où il reconnaît la veillée de danse comme un patrimoine national assez important pour être désigné, mais sans le financer. Il y a un gros paradoxe, presque de la schizophrénie là-dedans.On est exclus, poursuit le directeur général. Exclus du Conservatoire de musique, des salles de classe et de la formation en arts au ministère de la Culture — pour des raisons historiques parfois, mais le résultat est le même ; exclus du fonds du Patrimoine culturel, des interventions nationales. » M. Gauthier précise toutefois que le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) aide et écoute, réellement. Mais, spécialisé en diffusion et en production scénique, le Conseil ne peut faire levier sur toute la chaîne de création et de production.

Car un désir du CQPV, essentiel, c’est que la production en patrimoine vivant se poursuive, qu’elle demeure… vivante, quoi ! « On demande trois choses au ministre de la Culture, poursuit M. Gauthier. D’abord, d’inclure le patrimoine vivant dans la politique culturelle du Québec. Ensuite, un financement national pour les organismes, notamment pour la formation et la médiation en arts traditionnels. Finalement, des stratégies transversales de développement ».

Quid est ?, en langue pas de bois ? « Ça veut dire que les intervenants concernés s’en occupent ! Si on désigne la musique traditionnelle, ça veut dire qu’on va être accueillis et attendus par le Conservatoire de musique, le CALQ, la SODEC, la formation en arts au ministère de la Culture, et qu’on va pouvoir penser ensemble le développement de la pratique ! »

Le folklore va rester dans le futur, estime M. Gauthier, rappelant que l’État s’est aussi donné cet objectif, officiellement du moins. « On a espoir que le nouveau dynamisme de nos organismes soit contagieux, mais il faut que ça se traduise en gestes concrets, qu’on ait les moyens de transcrire nos ambitions dans le réel. On a bon espoir. Ce qu’il y a de meilleur des siècles passés s’est cristallisé dans ces arts-là, qu’on trimballe encore ; dans ces contenus culturels-là, riches, qui appartiennent à tout le monde, qui ont parlé et qui parlent encore aux gens. »

Une des caractéristiques du patrimoine vivant, c’est qu’il se déploie sur plusieurs disciplines. « Il y a plusieurs combats, certains se recoupent d’autres non, indique Antoine Gauthier, du Conseil du Québécois du patrimoine vivant. Quand on parle de la formation en arts, c’est la non-accessibilité des enveloppes pour la musique ou la danse traditionnelle à laquelle on doit s’attaquer. L’herboristerie a d’autres combats, des discussions à avoir avec le ministère de la Santé, comme tout ce qui est médecine traditionnelle ; des revendications pour avoir un minimum de reconnaissance comme dans les autres provinces. Là, on se concentre beaucoup sur la politique culturelle. Et si on veut vraiment aider le canot sur glace, on doit aller voir le ministère du Sport et du Tourisme — ce qu’on fait, par ailleurs. »

Les maîtres de tradition orale

Le Conseil québécois du patrimoine vivant (CQPV), au sortir de son État des lieux, affirme déborder d’idées, simples et complexes ou à court et long termes, pour promouvoir, développer et aider la production en patrimoine vivant. Un exemple ? Instaurer des maîtres de tradition orale, à l’image de ce qui se fait déjà aux États-Unis, en France, au Japon, en République tchèque, et tel que cela est suggéré par l’UNESCO. Un maître, prenons un gigueux, choisi par des pairs pour sa virtuosité et son professionnalisme, qui ferait une tournée à travers le Québec, donnant à la fois des spectacles, des cours et ateliers, des conférences. « Un mélange de formation, de diffusion et de médiation culturelle », précise le directeur général du CQPV, avec des maîtres en harmonica, en danse amérindienne, en fabrication de canots d’écorce ou en techniques de chasse, par exemple. Le CQPV estime, dans ses besoins chiffrés, que 500 000 $ lui permettraient de rendre l’idée concrète.