«J’ai sacrifié tout ce que j’avais…»

Serge Losique affirme croire toujours en la tenue de ce 40e Festival des films du monde. <em>«Il va survivre. Il va vivre.»</em>
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Serge Losique affirme croire toujours en la tenue de ce 40e Festival des films du monde. «Il va survivre. Il va vivre.»

Tout part à vau-l’eau au Festival des films du monde, dont la 40e édition doit en principe démarrer ce jeudi à l’Impérial avec le film d’André Forcier Embrasse-moi comme tu m’aimes et se poursuivre jusqu’au 5 septembre. Les salles du Forum ne lui seraient pas acquises, malgré des informations contraires rendues publiques par le FFM. Et les défections du personnel sont massives. Dans l’impossibilité de prendre les décisions et de débourser les frais de base pour maintenir le navire à flot, c’est la débandade.

Les employés démissionnaires ont dit refuser de soutenir un encadrement défaillant en la personne du président du festival, mais le capitaine se cramponne.

Serge Losique affirmait mardi croire toujours en la tenue de ce 40e Festival des films du monde, si collé à sa vie. « Demain [mercredi], on sera tout installés. Il va survivre. Il va vivre. Le festival est une grande cathédrale. Tant qu’il reste des pierres, il existe, proclamait mardi le président du rendez-vous cinématographique. On peut me remplacer demain, mais qui sera fou comme Serge Losique ? J’ai sacrifié tout ce que j’avais… »

Quitter le navire

Dans un courriel envoyé lundi à une quinzaine de contractuels, l’équipe logistique du festival, qui coordonne tout, de l’accueil des invités à la présentation des films en salles, le podium, le service d’ordre, etc., annonçait qu’elle quittait le navire.

Serge Losique a apporté beaucoup au monde du cinéma. Il faut le saluer, mais malheureusement, la sortie est ratée.

 

« L’équipe du Festival des films du monde s’est concertée, et à la vue des événements imminents et des circonstances qui freinent le bon déroulement de notre travail, nous nous voyons dans l’obligation de démissionner de l’édition 2016 du festival, y lit-on. Par cette lettre, nous vous informons que nous ne serons plus votre contact pour le FFM 2016. » C’est signé : l’équipe du Festival des films du monde.

Les travailleurs autonomes, préposés, présentateurs de films, etc. au bout dudit courriel, comme l’indiquait au Devoir l’une de ces employés, devaient se réunir mardi en vue de déterminer la marche à suivre, avant d’être informés le matin même par voie téléphonique que cette rencontre était annulée.

De Charybde en Scylla

Pour le bel anniversaire, tout se sera mal passé. Les grandes lignes de la programmation du festival avaient été dévoilées après une semaine de retard, alors que se négociait une entente pour obtenir les salles du cinéma Forum. Or, cette entente avec Cineplex Divertissement, qui gère le complexe, n’a, selon des sources sûres, jamais été paraphée, la date de tombée des négociations ayant expiré le lundi 15 août sans accord, faute d’argent versé. Pas de salles du Forum pour le FFM, malgré ce qui est écrit sur la grille horaire et diffusé partout. Seul l’Impérial lui est acquis, mais cet écran unique ne peut accueillir une sélection entière.

L’équipe technique du festival est incomplète. Il manque de projectionnistes. Le FFM n’a pas d’attaché de presse, les projections extérieures ne peuvent se tenir et la logistique est ingérable. L’horaire des films se retrouve en ligne depuis samedi sans prévoir de version imprimée (pour le catalogue non plus). La billetterie ne doit ouvrir que ce mercredi, soit la veille du festival. La prévente de billets constitue pourtant le nerf de la guerre en ces matières.

Une sortie ratée, dit Coderre

Le maire de Montréal, Denis Coderre, devant les journalistes municipaux, a affirmé respecter Serge Losique et trouver triste sa situation, tout en soulignant son entêtement. L’an dernier, il avait voulu trouver une nouvelle formule pour appuyer sa 40e édition, sans succès. « Serge Losique a apporté beaucoup au monde du cinéma. Il faut le saluer, mais malheureusement, la sortie est ratée. » Le maire refuse de s’inquiéter pour l’image de marque de Montréal, en cas d’annulation de l’événement. « Il n’y a pas que le FFM à Montréal, mais plein d’autres festivals. » Le sort du beau cinéma Impérial, dont la restauration avait été assurée par les trois paliers de gouvernement, l’inquiète particulièrement.

Et pour la suite ?

Des invités de cette édition anniversaire ont déjà leur billet d’avion en main. « Des réalisateurs et producteurs doivent débarquer en fin de semaine », s’inquiète une attachée de presse. Par voie de communiqué, le FFM a déjà annoncé la venue d’Isabelle Adjani (pour accompagner Carole Matthieu de Louis-Julien Petit) et celle de Willem Dafoe (pour My Hindu Friend du Brésilien Hector Babenco, récemment disparu). Le jury attendu comportait des noms comme ceux de l’Argentin Eliseo Subiela, du Serbe Goran Markovic et du Néo-Zélandais établi à Hollywood Lee Tamahori.

Rappelons que privé de financement public depuis trois ans, Serge Losique a hypothéqué sa demeure et le patrimonial cinéma Impérial, propriété du FFM, sous couvert d’un OSBL. L’an dernier, des employés ont dû participer à une action collective pour obtenir rémunération. Certains travailleurs autonomes n’ont été rémunérés qu’en partie ou pas du tout. Les jeunes travailleurs embauchés pour 2016 étaient tous de statut précaire, ce qui les aurait empêchés, si nécessaire, de se prévaloir de l’action collective.

Au cours de ses années fastes, durant 25 ans au moins, cet événement culturel majeur, couru du grand public, aura attiré plusieurs figures phares de la profession, de Marcello Mastroianni à Sophia Loren, en passant par Clint Eastwood et Jeanne Moreau.

La concurrence accrue du Festival de Toronto, qui s’était rallié l’industrie américaine, le caractère atrabilaire du président du festival contribuèrent à son déclin. En 2005 et 2006, le FFM avait déjà perdu ses subventions publiques, retrouvées en partie en 2007. Le tout ajouté à une lente désaffection du grand public pour le cinéma mondial généraliste, quand les films de genre (fantastique, horreur, etc.) trouvaient la cote, accentuant les fossés. Par-delà toutes les extravagances de Serge Losique, sa volonté et sa résilience forçaient l’admiration, d’autant plus qu’il y laissait sa chemise.

Ce 40e festival avait reçu en mai des fonds du groupe financier chinois Gold Finance Group, à répartir en 13 lauréats pour des bourses totalisant 1 million de dollars américains, lors de la soirée de clôture, mais tout a tourné en eau de boudin.

Sera-t-il lancé quand même, juste à l’Impérial ? On l’ignore encore.

 

4 commentaires
  • Pierre Véronneau - Abonné 23 août 2016 17 h 18

    À voir la façon dont Serge Losique a traité employés et fournisseurs l'an dernier, la déconfiture de l'édition 2016 du FFM surprend à peine. L'obstination de Losique traduit aussi un certain mépris pour les invités et le public. Dommage qu'André Forcier ait arrimé son film à un bateau qui coule.

  • Pierre Schneider - Abonné 24 août 2016 07 h 06

    Un joyau montréalais

    Peut-être y a-t-il plusieurs personnes et facteurs à blâmer pour cette navrante déconfiture et ce n'est surtout pas moi qui peux en faire l'analyse, comme le fait si bien votre journaliste Odile Tremblay, une fine observatrice de la scène culturelle montréalaise.

    Mais il n'en demeure pas moins que la réaction du maire Denis Coderre me sidère quand il soiligne qu'il y a beaucoup d'autres festivals à Montréal. Ce qui n'est pas faux.
    Mais le FFM était un fleuron du Montréal international, une carte de visite dont la métropole du Québec aura du mal à se passer.

    Mais ne sommes-nous pas habitués aux restrictions et au rapetissement dans cette province que les seigneurs de la "révolution tranquille" ont pompeusement surnommée État, comme pour nous bercer dans l'illusion qu'un jour nous y serions vraiment maîtres chez-nous ?

  • Pierre Brosseau - Abonné 24 août 2016 07 h 45

    M. LOSIQUE A TOUT SACRIFIÉ ...

    ... sauf son amour-propre.
    Son orgueil et son individualisme forcené ont obnubilé son jugement avec les conséquences que l'on connaît aujourd'hui. On ne peut rien faire de grand seul.

    • Sylvain Auclair - Abonné 24 août 2016 09 h 55

      Vous m'enlevez les mots des doigts.