La Médiathèque Gaëtan Dostie bientôt à la rue

La collection se déploie sur les trois étages de la maison attenante à l’ancienne Académie Bourget.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La collection se déploie sur les trois étages de la maison attenante à l’ancienne Académie Bourget.

Hébergée depuis 2009 dans le bel immeuble patrimonial du 1214, rue De La Montagne à Montréal, la Médiathèque Gaëtan Dostie se trouve menacée d’éviction par la Commission scolaire de Montréal (CSDM), tout comme le collectif d’éditeurs et libraires La Passe, qui partage l’adresse. Un coup terrible pour le petit musée, non officiel et fier de l’être. « On ne peut pas entreposer des manuscrits d’Octave Crémazie, de Gaston Miron ou de Claude Gauvreau comme on entrepose des meubles ! » s’est exclamé en entrevue au Devoir le collectionneur d’artefacts poétiques et littéraires québécois Gaëtan Dostie, ancien collègue de Gaston Miron.

La Médiathèque a reçu le 27 juin dernier une lettre recommandée prescrivant de « cesser [les] activités immédiatement » et de « quitter les lieux ». « Il appert que les lieux représentent un danger potentielpeut-on lire dans la missive signée par le coordonnateur des Services des ressources matérielles de la CSDM, Dominic Giguère. En effet, des travaux majeurs seraient à effectuer pour assurer la sécurité et le confort des utilisateurs de cet édifice. Or, la CSDM ne peut absorber de telles dépenses. » En contrepartie, la CSDM offre la gratuité du loyer du 1er juillet au 30 septembre, « date à laquelle l’édifice sera barricadé ».

« Je ne peux pas quitter les lieux le 30 septembre, c’est impossible ! » résumait M. Dostie, en assemblée d’urgence de la Médiathèque, mercredi soir. Depuis 2009, sa collection s’est déployée sur les trois étages de cette maison de 1914 attenante à l’ancienne Académie Bourget.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Déménager les quelque 600 œuvres, manuscrits, photos, pochettes de disque, livres encadrés ou exposés sur les murs ne se fait pas en criant ciseaux, argue Gaétan Dostie.

« Alors que notre bail couvre encore un an, rien n’a été planifié pour un départ précipité », répondait en juillet M. Dostie à la CSDM. Déménager les quelque 600 oeuvres, manuscrits, photos, pochettes de disque, livres encadrés ou exposés sur les murs ne se fait pas en criant ciseaux, argue-t-il. Les réserves de la Médiathèque comptent quelque 400 pièces supplémentaires, ainsi que plusieurs meubles. « À l’improviste, nous n’avons pas de plan B, plaidait encore le collectionneur, ni lieu d’entreposage sécuritaire, si ce n’est ce lieu-ci. Durant ces mois de grandes vacances, de relâche universitaire, une telle tâche est impossible. Le temps imparti est trop court pour assumer un tel départ. »


Changements de discours

La demande de la CSDM est légale et respecte le bail, jusque-là extrêmement généreux envers les locataires. À la suite d’une hausse progressive, le loyer n’est aujourd’hui que de 867,50 $ par mois, chauffage inclus, pour quelque 3000 pieds carrés en plein coeur de Montréal. Ce qui choque la Médiathèque et La Passe, c’est la brutalité et la rapidité de la demande d’évacuation, le manque de transparence de la CSDM — qui leur aurait parlé tour à tour de problèmes de moisissures dans l’immeuble, puis d’un problème de fondations, puis d’assurances, sans que les occupants puissent consulter le bilan de l’état de l’édifice.

Mais c’est surtout le changement d’attitude et de ton qui blesse les locataires. « Quand on est arrivé, on rendait service à la CSDM en occupant l’immeuble, a rappelé Manuel Mineau, membre fondateur de la librairie-atelier La Passe. Ils avaient des problèmes de squatters ; de la vitre brisée, dangereuse, dans la cour, qu’on a ramassée. Ils étaient heureux qu’on habite la bâtisse. On a même déjà parlé avec eux de plans pour occuper aussi le 1230, De La Montagne. La CSDM était alors contente de participer à notre développement. »

« On a reçu certaines de leurs classes à titre bénévole, et avec plaisir », renchérit Gaëtan Dostie. Mais cet esprit collaboratif s’est évanoui il y a quelques années.

Des écoles d’abord

La présidente de la CSDM, Catherine Harel Bourdon, fait valoir que la commission scolaire a des besoins pour ses élèves. « On en attend 10 000 nouveaux pour 2020, c’est un vrai casse-tête. On a déposé cette adresse l’automne dernier au gouvernement du Québec, dans le regroupement des projets de construction, d’agrandissement ou de récupération de bâtiments scolaires, mais on n’a pas reçu encore les confirmations pour ces projets. Ce devrait être sous peu. »

N’est-ce pas mettre des organismes dans l’urgence inutilement que de les évincer alors dès maintenant ? « Il n’y a pas seulement la question de la reprise : il y a de la moisissure dans le bâtiment, au sous-sol. On prend beaucoup de précautions depuis plusieurs années sur la question de la qualité de l’air dans nos bâtiments. Les travaux à faire pour maintenir les gens dans l’immeuble de façon diligente comme propriétaire sont majeurs, et on n’a pas cet argent. La location de la Médiathèque ne nous permet pas non plus de compenser cet argent. »

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir « On ne peut pas entreposer des manuscrits d’Octave Crémazie, de Gaston Miron ou de Claude Gauvreau comme on entrepose des meubles ! », s'est exclamé Gaétan Dostie en entrevue.

Du côté de la Médiathèque littéraire Gaëtan Dostie et de La Passe, personne n’a ressenti ni malaises ni symptômes. « Les pièces du rez-de-chaussée sont exclusivement des salons d’exposition ouverts uniquement en présence de visiteurs qui n’y passent que brièvement, a plaidé par écrit à la CSDM en juillet Gaëtan Dostie. Toutes nos activités sont concentrées aux étages supérieurs, bibliothèque et archives au dernier étage. Nous sommes persuadés que ces espaces ne mettent pas en danger quiconque y séjourne le temps d’une visite ou d’un événement. Le seul lieu de travail quotidien est au dernier étage. »

Les occupants s’étonnaient aussi qu’après avoir installé des séchoirs et laissé les fenêtres ouvertes pour contrer l’humidité du sous-sol, les ouvriers de maintenance eurent non seulement retiré les séchoirs, mais éteint le chauffage de la pièce contaminée, instaurant ainsi un environnement propice aux champignons et moisissures.

« C’est un lieu qui ne pouvait être que temporaire ici », soupirait mercredi le fondateur de la Médiathèque. L’homme en appelle maintenant à la fois à la CSDM, mais aussi au ministère de l’Éducation et aux mécènes potentiels pour l’aider à trouver une niche à son hétéroclite collection et l’aider au déménagement et à celui de La Passe.

Une collection de monomaniaque, qui, si elle est à la fois bancale et extraordinaire, n’en est pas moins amoureuse et représentative du patrimoine littéraire et poétique québécois et de son histoire. Au Devoir, jeudi, la présidente de la CSDM a laissé entendre qu’une extension de bail, vu les circonstances et la teneur particulière de la Médiathèque, pourrait être négociée, et peut-être, si le parc locatif limité le permet, de l’aide pour la délocalisation.


Une maison patrimoniale

« C’est sûr que le 1214, De La Montagne est une maison très importante. Des maisons de cette époque, il n’en reste pas tant que ça dans le centre-ville, a rappelé Dinu Bumbaru, d’Héritage Montréal. D’autant que la CSDM est la seule commission scolaire qu’on connaisse qui se soit dotée d’un comité patrimonial [en 1999]. C’était autour de l’école Cherrier, au coin de Saint-Hubert : un beau bâtiment avec des lettres de bronze appliquées sur la façade, qui avaient été envoyées à la casse. La réaction publique avait été forte. Ici, encore, c’est un cas particulier que cette maison du 1214, De La Montagne. Si on échoue à la mettre en valeur, ce sera une tache de plus dans un secteur où il y en a beaucoup », s’inquiète le directeur des politiques.
8 commentaires
  • Marc Leclair - Inscrit 19 août 2016 01 h 21

    Situation particulièrement irritante, quand on songe à Gilbert Rozon qui organise une levée de fonds pour défendre l'humour grossier et insipide de Mike Ward. Pendant ce temps là, toute un pan du patrimoine culturel Québécois, dont des oeuvres de Gaston Miron et de Claude Gauvreau, risque de se retrouver sur le trottoir faute de moyens et d'intérêt. Le mécénat de nos jours est au service de la médiocrité. Alain Deneault a bien raison. Anyway, la culture qu'ossa donne?

    • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 19 août 2016 11 h 17


      " Réveille " , chante Zachary Richard !

    • Marc Leclair - Inscrit 20 août 2016 08 h 56

      erratum: tout un pan du patrimoine...

  • Marc Bourdeau - Abonné 19 août 2016 09 h 02

    Ailleurs...

    C'est la première fois que j'entends parler de cette institution... et pourtant elle est en pein dans mes intérêts! Mais quelque peu excentrique.

    On pourrait songer à la déménager dans un lieu plus central et plus naturellement accessible. J'aurais deux suggestions à cet égard:

    1. Dans l'ancienne bibliothèque St-Sulpice qui est est maintenant en possession de la Bibliothèque Nationale (BANQ) pour un projet spécial en voie de définition.

    2. Dans l'ancienne bibliothèque centrale de Montréal, rue Sherbrooke en face du Parc Lafontaine, qui en me semble pas totalement occupée. C'est la bibliothèque de mon enfance, et je suis aller la revisiter récemment.

    Ces deux lieux sont très beaux, et pourraient peut-être héberger la médiathèque Gaëtan-Dostie de façon plus permanente et mise à jour.

  • Diane Boissinot - Abonnée 19 août 2016 09 h 07

    Et si le gouvernement du Québec arrêtait de financer les écoles privées à la hauteur d'environ 70%? L'Ontario ne les finance pas et il semble que son école publique s'en trouve beaucoup mieux.

  • Gilles Théberge - Abonné 19 août 2016 10 h 11

    Je suis certain que McGill qui sont de fervents partisans du patrimoine artistique et culturel,québécois se fera un plaisir de damer le pion à la CSDM...

    Je blague!

  • Yves Côté - Abonné 19 août 2016 11 h 20

    Le saccage...

    Le saccage de notre patrimoine et des témoins de notre existence collective par la complicité d'un gouvernement élu par moins d'un électeur sur trois, voir l'initiative des gens qui le composent, continu de plus belle.
    Pour qu'il en soit ainsi impunément, ces gens n'ont donc pas d'enfants et/ou de proches capables de les remettre sur le droit chemin de la mémoire de leurs propres Anciens ?
    Je n'ai pas de mots assez forts pour qualifier le comportement sans coeur ni conscience de ceux-ci...