Se couvrir, un art québécois

Le Ponte Vecchio («pont vieux») de Florence est peut-être le plus célèbre des ponts habités.
Photo: Filippo Monteforte Agence France-Presse Le Ponte Vecchio («pont vieux») de Florence est peut-être le plus célèbre des ponts habités.

Imagine-t-on Montréal sans le pont Jacques-Cartier ou encore la ville de Québec sans son vieux pont de fer centenaire ? Les ponts, qu’ils soient de bois ou de béton, font partie de l’image des villes comme des villages. Aux anciennes routes liquides, ils ont ajouté une humanité dont il convient de rappeler l’histoire. Deuxième texte d'une série de six.

Depuis 2008, à raison de cinq fois par semaine, Pascal Conner, 44 ans, publie un bilan de santé des ponts couverts du Québec dans le riche blogue qu’il leur consacre. Ces ponts couverts, environ 300, ce technicien en documentation pour la Ville de Longueuil les a tous visités au fil des ans, histoire de les photographier, de les filmer, d’en apprécier l’état.

« En général, près des grands centres, en Montérégie ou dans les Cantons de l’Est, les ponts couverts sont en assez bon état. Mais en Abitibi par exemple, c’est la catastrophe. Quatre sont fermés. On sait très bien que personne ne va les réparer et qu’ils vont finir par s’effondrer. »

L’intérêt de Pascal Conner pour les ponts couverts tient en bonne partie à sa passion pour la photographie combinée à un fort intérêt pour la préservation du patrimoine. « Je sais que des gens au ministère des Transports lisent mon blogue. Les nouvelles que je donne sur l’état des ponts peuvent influencer des décisions. »

En 2016, selon le ministère des Transports, le système routier québécois compte 9665 structures à entretenir, dont une part substantielle de ponts et viaducs. Pour 2016-2018, une somme de 2,145 milliards de dollars est prévue pour leur entretien.

Le Québec a compté environ 1000 ponts couverts au fil de son histoire. Des passionnés voués à leur étude les ont patiemment répertoriés.

Les fins de semaine ou à l’occasion des vacances, Pascal Conner visite les ponts de bois qui subsistent. En Amérique du Nord, c’est au Québec qu’on en aurait construit le plus. Plusieurs sont encore en usage, comme l’imposant pont Félix-Gabriel-Marchand en Outaouais, d’une longueur de 148 mètres. Mais on en trouve aussi en Ontario, au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse et dans la plupart des États de la Nouvelle-Angleterre. En Europe, on en trouve encore du côté de la Suisse.

« Certains, comme le pont couvert Perrault de Notre-Dame-des-Pins, en Beauce, sont de véritables endroits touristiques », souligne Pascal Conner, tout en ajoutant que partout ils ajoutent une touche de magie au paysage. Construit en 1929, le pont de bois Perrault, couleur sang de boeuf, est le plus long du Québec avec ses 154 mètres.

Aux origines

Quelle est l’origine de ces ponts couverts ? Leur histoire plonge dans les eaux noires de la colonisation du Nouveau Monde. Leurs racines sont sans doute plus profondes encore.

Au Moyen Âge, nombre de ponts apparaissent en quelque sorte quasi couverts. Ils sont habités. De chaque côté sont installées des habitations qui prennent appui autant que faire se peut sur la structure ainsi que sur des pilotis. Cette vie humaine empiète complètement sur le tablier. Il reste quelques exemples dans le monde de ces ponts habités. Le Ponte Vecchio (« pont vieux ») de Florence est peut-être le plus célèbre, mais on trouve aussi le pont des Épiciers à Erfurt, en Allemagne, le pont de Lovetch, en Bulgarie, et quelques autres encore du côté du Royaume-Uni. En Suisse, des ponts couverts existent depuis le XIIIe siècle, où ils sont concentrés surtout dans la portion allemande de la fédération.

Photo: Filippo Monteforte Agence France-Presse Le Ponte Vecchio («pont vieux») de Florence est peut-être le plus célèbre des ponts habités.

Au XIVe siècle, les ponts de Paris étaient tous habités. Boutiques, ateliers, maisons y étaient tant bien que mal accrochés. Cela réduisait d’autant l’espace pour celui qui souhaitait seulement y passer. En ces lieux, l’encombrement était permanent. L’accumulation de divers objets, le mauvais entretien et la faiblesse du bois rongé peu à peu par l’humidité furent la cause de plusieurs effondrements de ces structures au Moyen Âge. Couvrir les ponts de bois leur assure en principe une plus grande durée de vie.

C’est un principe de protection du bois qui est à l’origine des toits des ponts québécois. Contrairement à ce que l’on croit volontiers, ce n’est pas pour éviter la neige que les ponts sont coiffés. Il s’agit surtout de protéger leur structure du soleil et de la pluie afin de leur assurer une plus longue vie. Un pont de bois qui n’est pas couvert pourrit en moins de dix ans.

Une économie

Soumis aux intempéries, aux écarts de température, le bois réagit mal et perd ses propriétés. Une structure de bois, à condition d’être protégée par un toit, constitue en fait une économie reportée dans le temps. Les pièces sont ensuite protégées de diverses façons, souvent par des enduits de créosote, un produit pétrolier souvent concocté dans les campagnes à partir de vieille huile moteur.

Au temps du règne absolu des chevaux sur les routes, l’absence de neige sous les toits des ponts se révèle en fait un problème. Les cantonniers voués aux travaux de voirie pour les municipalités et les comtés doivent même s’assurer que de la neige soit pelletée sur le tablier des ponts couverts. C’est à cette condition seulement que les patins des traîneaux pourront glisser. L’habitude d’enneiger les ponts ne s’arrêtera que lorsque l’automobile, ce cheval de fer, finit par dominer tout le réseau routier.

Les ponts de bois québécois rappellent en partie les structures du Moyen Âge. Mais des ponts couverts sont en fait millénaires. En Chine, des ponts couverts faits de bois et de pierres sont déjà en usage il y a plus de deux millénaires.

C’est un principe de protection du bois qui est à l’origine des toits des ponts québécois

 

Apparition et disparition

Selon les données historiques réunies par le ministère des Transports du Québec à l’initiative des spécialistes que sont Gérald Arbour, Fernand Caron et Jean Lefrançois, la trace la plus ancienne d’un pont couvert au Québec remonte au tout début du XIXe siècle. Un document d’époque évoque la construction en 1812 d’une structure identique à la précédente. On peut en déduire que ce type de construction apparaît à tout le moins à la charnière du XVIIIe et du XIXe siècle, sous le régime anglais. Il en existe plusieurs types, selon la charpente utilisée.

Avant même que les réseaux routiers n’apparaissent, des ponts couverts sont parfois construits afin de faciliter les échanges entre deux rives et ainsi les efforts de colonisation. Ce sont des ouvrages associés de près aux efforts de peuplement. Le bois est plus facile à manoeuvrer que la pierre par des équipes de simples volontaires. La plupart des ponts couverts québécois sont construits en pin, en mélèze ou en épinette.

L’été, ces ponts sont particulièrement vulnérables aux incendies. Fumer y est interdit et les fumeurs de pipe seront longtemps maudits.

À la belle saison, on place aux extrémités des ponts des barils où s’accumule l’eau de pluie. En cas d’incendie, un seau et de la chance suffiront, espère-t-on, à vaincre le pire. Plusieurs ponts ont disparu dans les flammes ou sombré dans les eaux glacées de l’indifférence.

Sensibles

Christophe-Hubert Joncas a étudié les ponts couverts de la Côte-Nord. En entrevue, ce consultant en aménagement et patrimoine observe que « plusieurs ponts couverts ont été érigés à l’initiative du ministère de la Colonisation afin d’ouvrir la voie à de nouveaux territoires. D’autres ponts ont été construits dans le cadre de travaux pour contrer le chômage, permettre l’accès aux grands chantiers hydroélectriques ou aux territoires forestiers, ou encore suivre les grandes tendances de l’urbanisation ».

À son sens, ces ouvrages ont une grande « importance dans le paysage » québécois. La politique qui les protège reste fragile, plaide-t-il. Il existe un risque à son sens de ne juger de leur importance qu’« en regard de leur structure ». La beauté de ces ponts, note-t-il, « tient beaucoup au fait qu’ils sont souvent complètement perdus sur le territoire et qu’il faut pratiquement un GPS pour arriver à les repérer. Ce sont vraiment des objets sensibles. Et il faut tout faire pour les préserver ».

 

Consultez tous les textes de notre dossier Nos ponts avec le passé 

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