Le legs de Madame art public

Francyne Lord a dirigé le Bureau d’art public de la Ville de Montréal de sa fondation en 1989 jusqu’à tout récemment.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Francyne Lord a dirigé le Bureau d’art public de la Ville de Montréal de sa fondation en 1989 jusqu’à tout récemment.

Depuis plus de vingt-cinq ans, elle était aux premières loges de toutes les tempêtes à Montréal. De la crise autour des chaises sur lesquelles on ne pouvait s’asseoir jusqu’à la récente déconvenue d’une Agora ayant mal vieilli, sauvée in extremis de la destruction. Et voilà que celle qui était Madame art public a renoncé à son titre.

Francyne Lord a accepté de dresser un bilan de la première ère du Bureau d’art public de Montréal, conclue avec son départ à la retraite. Un bilan positif, d’autant plus qu’elle ne voudra pas commenter l’actualité, notamment le retrait de la sculpture Hommage à Claude Jutra.

Ni amère ni lassée. Francyne Lord part la tête pleine de bons souvenirs et la conscience tranquille, comme si, au bout du compte, même les polémiques avaient aidé la cause de l’art public.

« J’avais dit que je ne partirais pas tant que je ne me serais pas assurée que la relève était prête. Pour le fondateur d’un organisme, c’est délicat de se retirer. Là, c’était le moment de passer le flambeau à des gens qui vont amener ça plus loin », dit Francyne Lord.

L’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie, qui dotera la rue Beaubien d’un nouveau genre d’art public. Un artiste de la performance, Alain-Martin Richard, qui signera la première oeuvre du complexe environnemental Saint-Michel. Le privé, comme la Brigade Art Affaire avec un concours destiné à la rue McTavish, qui s’implique, et pas uniquement en signant des chèques. La future entrée Bonaventure où atterrira une pièce monumentale de l’artiste catalan Jaume Plensa, autre projet soutenu à 100 % par le mécénat.

Montréal, grande ville d’art

Voilà des raisons, aux yeux de Francyne Lord, de considérer Montréal comme une grande ville d’art.

Il est loin le temps où elle allait frapper aux portes. Les derniers temps, les fonctionnaires de tous les services municipaux, de tous les arrondissements, se bousculaient devant la sienne.

« Avant, je devais proposer des projets. Juste avant que je parte, j’ai eu un appel de la Direction de l’eau. On travaillait à un centre de régulation de l’eau et on se demandait s’il était possible d’y intégrer une oeuvre. Qu’on construise un édifice administratif, une caserne de pompiers, OK, mais un truc pour réguler l’eau ? Ce n’est pas un client que j’attendais », dit-elle, étonnée et heureuse.

Le Bureau d’art public a été mis sur pied en 1989. Auparavant, Francyne Lord travaillait au ministère de la Culture, auprès du secrétariat qui gérait la politique du 1 %, soit celle de l’intégration des arts à l’architecture. La diplômée en histoire de l’art de l’UQAM, promotion 1976, avait déjà les deux pieds dans l’art public.

« Les années 1980, c’est comme la préhistoire de l’art public, concède-t-elle. Le décret du 1 % existait déjà [depuis 1961], mais on faisait de l’insertion. Traitements muraux, oeuvres au bout d’un corridor, on n’était pas allés loin dans la réflexion sur le sens et la fonction de l’art public. »

Recrutée par l’administration de Jean Doré, Francyne Lord arrive à une époque où l’on rend encore hommage à des personnages importants par des statues. « On a réussi à développer des formes de commémoration qui ont plus de sens », dit-elle, en pensant aux oeuvres de Rose-Marie Goulet (en mémoire des victimes du 6 décembre 1989), de Francine Larivée (pour les victimes de génocides) ou de Michel de Broin (hommage à Salvador Allende), qui ne prennent pas la forme statuaire.

Le Bureau d’art public a été fondé sur trois nobles principes : l’acquisition, la conservation et la diffusion. Logique, quand on veut développer une collection. Or, selon Francyne Lord, il n’y avait à l’époque aucun modèle. Il a fallu l’inventer.

« La responsabilité de l’art public était tellement diluée dans la Ville que, pendant un an et demi, j’ai retrouvé des oeuvres. Pas de documentation, pas de données. En mettant les trois fonctions dans le même bureau, j’ai voulu nous donner les compétences pour acquérir des oeuvres, les documenter, les entretenir et répondre aux questions. »

Doré et Goulet, ses deux mentors

Petite en taille, mais grande en humilité, Francyne Lord. Certes, c’est elle qui a établi le programme du Bureau d’art public. Le premier anniversaire de la mort de Jean Doré — son décès est survenu le 15 juin 2015 — lui permet cependant de rappeler le rôle capital du défunt maire. « Le Bureau d’art public, rappelle-t-elle, c’était la vision de Jean Doré. »

Il faut rappeler que Jean Doré, qui succède à Jean Drapeau en novembre 1986, est pris avec un héritage culturel en miettes. Depuis l’exposition Corridart, censurée par Drapeau à la veille des Jeux olympiques de 1976, les liens entre les artistes et la Ville sont rompus.

« L’équipe de Jean Doré voulait que la culture occupe une place importante dans la vie des gens, que la culture soit une composante de l’aménagement urbain. Elle a développé les équipements culturels, les bibliothèques, les festivals. L’art public fait partie de ce projet. »

L’humble Lord reconnaît à un artiste de lui avoir donné le désir de rapprocher l’art des gens. Pas n’importe lequel : Michel Goulet, le sculpteur des chaises sans siège des Leçons singulières, l’oeuvre de la place Roy qui lance en 1990 le nouveau plan d’art public de Montréal.

« En 1986, j’avais entendu Michel Goulet dire qu’il voulait mettre l’art sur le chemin des gens, dans leur quotidien. Il disait aussi qu’une oeuvre est à la bonne place quand on constate, si on la retire, qu’il manque quelque chose. Ce fut ma révélation. »

Les leçons singulières lance la vie du Bureau d’art public, non sans faire les manchettes. Oeuvre coûteuse, incompréhensible, place publique sans aire de repos… L’oeuvre fut même vandalisée, et retirée un certain temps. Sans elle, la place Roy semblait amputée. Le commentaire de 1986 de Goulet s’était matérialisé.

« L’oeuvre était devenue un prétexte pour canaliser des insatisfactions au sujet de l’aménagement, des affaissements de terrain. Mais aujourd’hui, c’est une oeuvre à laquelle les gens sont extrêmement attachés », estime Francyne Lord.

Francyne Lord en cinq dates

1953 Naissance à Saint-Jean-Port-Joli.

1977-1989 Travaille au ministère de la Culture.

1989 Fondation du Bureau d’art public.

1999 Inauguration de Nef pour 14 reines, de Rose-Marie-Goulet, oeuvre à la mémoire des victimes du 6 décembre 1989. Pour Francyne Lord, ce sera l’expérience la plus intense.

2015 Inauguration à Montréal-Nord de La vélocité des lieux, de BGL. L’oeuvre amorce une série d’initiatives donnant à l’art le rôle de porte d’entrée en ville. Prévue pour 2017, Source, de Jaume Plensa, sera la deuxième de ce programme.
3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 27 juin 2016 04 h 51

    En art je suis aussi un néophyte sauf que...

    ...lire un «papier» de cette qualité avec ce qu'il décrit de vote carrière madame Lord m'enrichit et le coeur et l'esprit voire même l'âme.
    Une excellente retraite à vous et mercis pour tous ces généreux partages de ces beautés vous habitant.
    Sans prétention et avec respects,
    Gaston Bourdages,
    «Pousseux de crayon sur la page blanche»,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Gaston Bourdages - Inscrit 27 juin 2016 04 h 51

    En art je suis aussi un néophyte sauf que...

    ...lire un «papier» de cette qualité avec ce qu'il décrit de vote carrière madame Lord m'enrichit et le coeur et l'esprit voire même l'âme.
    Une excellente retraite à vous et mercis pour tous ces généreux partages de ces beautés vous habitant.
    Sans prétention et avec respects,
    Gaston Bourdages,
    «Pousseux de crayon sur la page blanche»,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Pierre Bernier - Abonné 27 juin 2016 11 h 58

    Bravo !

    Il est toujours oeuvre difficile de préparer une succession pertinente quand on n’a pas eu de prédécesseur.