Dessiner le public de demain

Il est temps de remettre le créateur au centre du modèle de rémunération, fait valoir Martin Petit, ici au lancement du Bordel, cabaret humoristique qu’il a fondé avec cinq complices humoristes.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Il est temps de remettre le créateur au centre du modèle de rémunération, fait valoir Martin Petit, ici au lancement du Bordel, cabaret humoristique qu’il a fondé avec cinq complices humoristes.

Pendant que Québec fait des consultations pour dépoussiérer sa politique culturelle, Ottawa cogite pour faire entrer la sienne dans le numérique. Le Devoir a voulu aller au-delà de ces réflexions balisées pour dessiner les contours d’une politique culturelle idéale. Dix personnalités se sont prêtées au jeu. L’humoriste et scénariste Martin Petit clôt l’exercice.

Est-il encore important que l’État intervienne en culture ?

Ce qui est fondamental, c’est qu’on soit capable d’enseigner dans les écoles le rôle des arts dans nos vies. Faire comprendre que l’accès aux arts est une chance ; ensuite, la question de l’intervention de l’État en culture ne se posera pas, elle s’imposera comme une évidence.

Le premier théâtre, c’est l’école. Et nos écoles sont désolantes. Bonne chance pour enseigner la beauté dans des écoles laides et malpropres… Mes enfants, au primaire, ont un piètre enseignement des arts, n’ont jamais de sorties culturelles, pas de local de musique, rien. Rien, à part, de temps en temps, un visionnement de film, américain, évidemment. Je me demande vraiment comment on peut se désoler qu’un adulte puisse penser que le théâtre, la danse ou l’opéra ne sont pas pour lui alors qu’on ne lui a jamais enseigné les clefs pour les apprécier. En culture, on a le public qu’on mérite.

Dans les années 1990, avec mon groupe d’humour visuel, nous étions en tournée en Allemagne, et un soir, nous avions rempli une salle de jeunes étudiants avec seulement trois affiches placées à une sortie de métro. J’étais étonné de voir tant de jeunes dépenser de l’argent pour voir un groupe d’humour canadien peu connu. Je leur ai parlé et ils m’ont dit candidement qu’ils sortaient entre amis et que l’idée semblait bonne. Jamais au Québec la même situation ne se serait produite. C’est là que la vraie Culture intervient. Quand dépenser 30 $ pour un bon vin est possible, mais que le même montant pour un spectacle semble une dépense superflue. Ce n’est rien d’autre qu’une question de culture. Cette idée toute naturelle selon laquelle aller voir un spectacle entre amis est une idée aussi simple que, disons, dépenser 70 $ pour danser toute la nuit au Beach Club. C’est là, je crois, la réponse au soutien majeur en culture.

De quelle manière l’État vous a-t-il soutenu ?

J’ai trouvé ma voie en faisant du « speed dating » artistique grâce aux services des affaires étudiantes de mon cégep. J’ai tout essayé, Cégeps en spectacle, improvisation, carnaval, radio étudiante, films étudiants, sketches d’humour, animation, j’ai même pris part à une production de danse moderne…

C’est grâce à l’argent investi en vie culturelle au cégep que j’ai trouvé ma muse. Je suis conscient que mon parcours est singulier et que je dois beaucoup plus à des personnes éclairées, des originaux, des passeurs compétents qu’à une culture générale qui reconnaît l’importance des arts.

À 17 ans, un jeune Robert Lepage, après son premier spectacle solo, Vinci, m’a donné une entrevue d’une heure pour notre radio étudiante. Pas tant un hasard qu’une chance inestimable rendue possible par le flair d’une agente culturelle. Investir dans les rencontres peut paraître moins sexy que le béton, mais ça construit des trajectoires.

Quelle devrait être la place du mécénat dans ce nouvel écosystème ?

Le mécénat à l’américaine ne peut tout simplement pas s’appliquer ici. Au Québec, en plus, où on perd d’importants sièges sociaux pour Toronto, je ne vois pas comment on pourrait s’attendre à ce que des gens qui ne vivent pas dans notre culture soient enclins à y investir.

N’y a-t-il pas aussi surenchère, voire surabondance culturelle au Québec ?

Je ne sais pas s’il y a trop de produits culturels québécois, il y a assurément trop de salles vides, de cinémas vides et de livres qui finissent au recyclage.

Québec veut revoir sa politique en bâtissant sur ses acquis. La structure présente peut-elle encore servir de base dans un univers bouleversé par le numérique et des problèmes de transmission et de perception des droits d’auteur, notamment ?

Si on peut améliorer quelque chose, c’est de remettre l’auteur, le créateur, au centre du modèle de rémunération. Je ne connais aucun réalisateur à la télévision qui a réussi à faire un succès avec une série mal écrite. Le metteur en scène ne fait pas salle comble avec une mauvaise histoire, les belles images au cinéma ne gommeront jamais une histoire plate. Or, au Québec, l’auteur, s’il est estimé en public, en pratique, il est souvent mal rémunéré. Et surtout, on le dépossède de ses droits à la moindre occasion.

Par exemple, pour Starbuck, nous avions gardé Ken Scott et moi 100 % de nos droits de suite, ce qui est rarissime dans l’industrie. Normalement, le scénariste cède ce genre de droits au producteur pour 1 $ ! Ce film a connu deux remakes, un français et un américain. Imaginez si nous n’avions touché qu’un dollar pour ça, ce serait un vol à tous points de vue. Une culture qui respecte le créateur devrait d’abord s’assurer de financer des producteurs qui ont d’abord, et avant tout, un engagement envers les créateurs. Puisqu’on a choisi un modèle qui finance des producteurs demandeurs de subventions, on devrait avoir une politique qui s’assure que ceux-ci le font selon des critères de respect obligatoire du droit d’auteur.

Quel modèle étranger vous inspire ?

Les Américains m’inspirent sans aucun doute. Leur audace me fascine. Leur capacité à attirer les meilleurs explique leur domination culturelle en cinéma et en musique, entre autres, mais ça ne veut pas dire que ce qui se passe ici est moins bon. On a la chance de prendre à loisir ce qui se fait de mieux là-bas, et de s’en servir. On est privilégiés de les avoir comme voisins, mais en même temps, il faut avoir la sagesse de reconnaître que notre destin n’est pas le leur et que notre culture mérite de suivre son sympathique chemin.

Qu’en est-il de votre propre consommation culturelle ?

Elle n’a pas beaucoup changé ; je demeure un grand consommateur d’humour québécois, français, américain et britannique. Comme j’écris des textes sur mesure pour trente humoristes différents par saison sur Les pêcheurs, je me dois de les suivre et de connaître leur style dans le détail. Ainsi, je suis peut-être un des rares à écrire pour la télé québécoise et qui regarde aussi la télé québécoise.

Pour être un papa présent, je consomme mon cinéma sur mon portable et je me demande vraiment pourquoi je regarderais des choses en 3D ou en 4D, mais j’imagine qu’on finira bien par m’y obliger…

Alors que cette production se dématérialise, croyez-vous qu’une consommation équitable de la culture soit possible ?

Équitable ? Je ne sais pas si le critère s’applique facilement à mon domaine, mais une consommation de productions éthiques serait un objectif intéressant.

 

C’est au cégep Montmorency, en 1985, que Martin Petit s’illustre comme improvisateur aux côtés de Ken Scott, Stéphane E. Roy et Guy Lévesque, avec qui il forme Les Bizarroïdes, révélation de l’année au Festival Juste pour rire en 1994. Avec Scott, il écrit Starbuck (notre photo), lequel mérite le Billet d’or, la Bobine d’or et le Génie du meilleur scénario original en 2012. L’année suivante, Starbuck fait l’objet d’un remake aux États-Unis (Delivery Man) et en France (Fonzy). Triple lauréat de l’Olivier du spectacle d’humour de l’année, Martin Petit tourne la quatrième saison des Pêcheurs. Guillaume Bourgault-Côté

Québec et Ottawa consultent

Les deux ordres de gouvernement ont entamé récemment des consultations visant à mettre à jour leurs politiques culturelles pour tenir compte de l’impact du numérique sur la production et la diffusion de la culture.

À Ottawa, on souhaite notamment recenser « les mesures à prendre pour stimuler la création, la découverte et l’exportation de contenu canadien », et « déterminer comment aider le secteur culturel à faire face aux changements » induits par le numérique. Les préconsultations à cet égard sont terminées, et le gouvernement annoncera cet été la suite du processus dirigé par la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly.

Québec veut quant à lui réécrire sa politique culturelle adoptée en 1992, en gardant toutefois ses principaux acquis : les structures de la SODEC et du CALQ ; les avancées en matière d’affirmation de l’identité culturelle et de soutien aux créateurs et aux arts ; les progrès enregistrés dans l’accès et la participation des citoyens à la vie culturelle.

Les impacts de la mondialisation, du développement des technologies, de la révolution numérique, des changements démographiques et linguistiques du Québec, de même que la transformation des habitudes de consommation culturelle des Québécois seront analysés. L’objectif global : « favoriser une présence accrue de la culture dans toutes les sphères de la société ».

C’est le ministre de la Culture, Luc Fortin, qui est responsable de ce dossier dans le gouvernement Couillard. Des audiences publiques se tiennent jusqu’au 26 août à travers la province.
Guillaume Bourgault-Côté

La réflexion continue

C’est la fin de la série « Bouillon de culture », mais Le Devoir continuera de suivre étroitement les deux chantiers lancés à Québec et à Ottawa, en nouvelles et en analyse. Notre page Idées est également ouverte à ceux qui souhaiteraient poursuivre la réflexion en prenant la plume à leur tour. Étant donné l’abondance de courrier, nous vous demandons de limiter votre contribution à 5000 caractères (y compris les espaces) et d’envoyer le tout à redaction@ledevoir.com.