Les créateurs, ces piliers de l’art

Sylvette Babin est directrice de la revue «esse arts + opinions». Elle poursuit une double pratique d’éditrice et d’artiste de la performance.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Sylvette Babin est directrice de la revue «esse arts + opinions». Elle poursuit une double pratique d’éditrice et d’artiste de la performance.

Pendant que Québec fait des consultations pour dépoussiérer sa politique culturelle, Ottawa cogite pour faire entrer la sienne dans le numérique. Le Devoir a voulu aller au-delà de ces réflexions balisées pour dessiner les contours d’une politique culturelle idéale. Dix personnalités se sont prêtées au jeu. Aujourd’hui, le point de vue de l’éditrice et artiste Sylvette Babin.

Est-il encore important que l’État intervienne en culture ?

Il serait d’abord nécessaire de définir le mot « intervenir ». Soutenir financièrement les arts et la culture ne devrait pas être synonyme d’ingérence dans la manière qu’ont les organismes de gérer leur budget ou encore dans le genre de pratiques soutenues. Or, il arrive parfois que les discours des Conseils des arts se modifient au fil des changements (et des pressions) des politiques administratives gouvernementales. Ce genre « d’intervention » n’est évidemment pas souhaitable dans le contexte artistique, où la liberté d’expression est intrinsèque à son existence. Je propose que la question soit plutôt : est-il encore important que l’État soutienne la culture ?

Bien noté. Alors, que répondez-vous à votre question ?

À cette question, ma réponse est oui, absolument. C’est impératif. Les arts et la culture devraient toujours faire partie des secteurs soutenus par l’État, au même titre (dans différentes mesures) que l’éducation, la santé et les services sociaux. Bien que l’on tente de plus en plus d’attirer les secteurs privés, le milieu des affaires et du mécénat et de sensibiliser les organismes subventionnés à l’importance du financement autonome — et tout cela est bien —, on ne doit pas laisser la culture entre les mains du financement privé, pas plus que l’on doit lier la survie des organismes à but non lucratif à des critères de rentabilité financière (ce qui aurait également un effet néfaste sur l’accès des citoyens à la culture). De nombreuses formes d’art n’entrent pas dans une logique marchande. C’est extrêmement important de préserver ces pratiques dites « à risque » (c’est-à-dire des recherches plus pointues et des pratiques qui ne seraient pas nécessairement « grand public ») qui contribuent grandement au dynamisme artistique.

Quel est selon vous l’enjeu majeur actuel d’une politique culturelle ?

Se rappeler que les artistes, c’est-à-dire les créateurs, sont les piliers de l’art. Ils sont à la base de toutes les productions, mais souvent les derniers à en retirer les bénéfices.

Préserver la diversité des formes d’art, des pratiques artistiques, des lieux de production et de diffusion, encourager l’excellence, participer au rayonnement local, national et international.

Accroître l’accessibilité pour tous, remettre à l’avant-plan l’éducation des divers publics (dans les écoles en premier lieu).

De façon générale, il faut comprendre que la culture et l’art n’entrent pas dans un moule rigide. Si l’on doit créer une politique culturelle qui serait la base des réflexions pour les 10 ou 20 prochaines années, il faut qu’elle soit assez souple, assez large pour évoluer avec la pensée des créateurs et de ceux qui font de l’art leur priorité (tout en étant suffisamment balisée pour ne pas tomber dans le piège des modes éphémères). À ce propos, le mot « innovation », largement employé lorsqu’il s’agit de faire des choix envers les formes de pratiques artistiques à soutenir, devrait à mon avis être utilisé avec une certaine parcimonie.

De quelle manière l’État soutient-il votre revue ?

Nous sommes financés par les trois paliers gouvernementaux (municipal, provincial et fédéral), principalement par du financement au fonctionnement, pour une partie des frais de production et de diffusion liés à notre mandat. Nous recevons occasionnellement de l’aide ponctuelle pour divers projets (traduction, rayonnement à l’international, ouvrages thématiques). Finalement, nous sommes soutenus par le programme Mécénat Placements Culture. Nous avons également recours à des programmes d’emploi par l’intermédiaire des Centres locaux d’emploi. Habituellement, la totalité de nos subventions ne dépasse pas 50 % de notre chiffre d’affaires.

Que souhaitez-vous comme réformes pour le secteur particulier des revues culturelles ?

Si, déjà, il pouvait y avoir une mention et une reconnaissance de l’importance des revues culturelles et des revues d’art dans notre politique culturelle, ce serait un bon début. Dans la plupart des débats qui traitent de culture, on a tendance à occulter l’importance du rôle des revues, tant dans le travail de réflexion sur l’art que dans sa promotion et sa diffusion. Les revues d’art sont non seulement des stimuli pour la recherche artistique, elles sont aussi le lieu même de création des chercheurs, philosophes, historiens et auteurs.

Dans ce dossier, il serait par ailleurs important que les politiques culturelles reconnaissent la différence entre les revues spécialisées en art ou en littérature et les magazines à grand tirage et de culture populaire. Sur la scène fédérale, les dernières années ont été désastreuses du côté des périodiques culturels au sein de Patrimoine canadien, qui ne semble pas reconnaître cette différence.

La révolution numérique vient bouleverser la production, la diffusion et la consommation culturelles. Qu’attendez-vous des politiques culturelles dans ce contexte de grande mutation ?

En effet, nous faisons face à un grand bouleversement numérique. Les périodiques culturels (comme les médias imprimés) sont parmi les secteurs les plus touchés. Les attentes envers les politiques culturelles sont donc de faciliter cette mutation. Cela dit, il faut éviter de créer un modèle de fonctionnement unique qui ne conviendrait pas à tous. Malheureusement, lorsque des sommes importantes sont injectées dans la culture, on le fait parfois selon des critères très restrictifs. Chaque organisme connaît ses problématiques et ses besoins en matière de numérique, il est donc important de les consulter, mais aussi de leur faire confiance dans la planification et la gestion de leur projet.

Pourquoi ? Pouvez-vous fournir des exemples ?

On a beaucoup misé sur la numérisation d’oeuvres littéraires et artistiques, sur la mise en valeur des contenus et des archives. C’est excellent. Cela dit, il faudrait éviter d’uniformiser à outrance les projets financés. Le passage au numérique ne se fait pas de la même façon pour tous. Chez certains, cela se fait par la numérisation d’oeuvres et les banques d’archives, pour d’autres, c’est la mise à niveau de leur plateforme Web, pour d’autres encore, c’est le développement de contenu numérique inédit, l’accès aux publics et aux marchés, etc.

Le problème qui se pose parfois par rapport aux appuis financiers, c’est la création de cadres rigides qui ne fonctionnent pas pour tous et qui font que, pour avoir accès à du financement, des projets non adéquats seront mis en avant. Prendre l’avenue du numérique ne devrait pas se faire n’importe comment. En contrepartie, il n’est pas toujours nécessaire d’entreprendre de lourdes et parfois inutiles études de marché. Certains subventionnaires ont parfois tendance à mettre plus d’argent dans les consultations que dans les projets eux-mêmes. Encore une fois, remettre les créateurs dans nos priorités serait essentiel.

Par ailleurs, investir dans la numérisation d’oeuvres artistiques et littéraires doit aussi comprendre le soutien pour en assurer la circulation, en faire la promotion, la diffusion, dans certains cas la mise en marché, etc. On tient souvent pour acquis que ces éléments vont de soi, mais les petits organismes n’ont pas tous les moyens d’assumer tous les « aspects collatéraux » rattachés à la production numérique.

Quel modèle étranger de soutien aux arts et à la culture vous semble particulièrement inspirant ?

J’avoue que mes déplacements à l’étranger sont plus liés à la production-diffusion artistique qu’à l’étude des modèles de financement. Et observer un modèle de l’extérieur n’offre pas toujours le meilleur point de vue. En contrepartie, il me semble que le modèle québécois et canadien est intéressant, dans le cas des plus petites structures et pour les artistes, du moins. Notre système d’évaluation par les pairs et nos Conseils des arts sont des exemples fort valables qui méritent d’être soulignés.

 

Québec et Ottawa consultent

Les deux ordres de gouvernement ont entamé récemment des consultations visant à mettre à jour leurs politiques culturelles pour tenir compte de l’impact du numérique sur la production et la diffusion de la culture.

À Ottawa, on souhaite notamment recenser « les mesures à prendre pour stimuler la création, la découverte et l’exportation de contenu canadien » et « déterminer comment aider le secteur culturel à faire face aux changements » induits par le numérique. Les préconsultations à cet égard sont terminées, et le gouvernement annoncera cet été la suite du processus dirigé par la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly.

Québec veut quant à lui réécrire sa politique culturelle adoptée en 1992, en gardant toutefois ses principaux acquis : les structures de la SODEC et du CALQ ; les avancées en matière d’affirmation de l’identité culturelle et de soutien aux créateurs et aux arts ; les progrès enregistrés dans l’accès et la participation des citoyens à la vie culturelle.

Les impacts de la mondialisation, du développement des technologies, de la révolution numérique, des changements démographiques et linguistiques du Québec, de même que la transformation des habitudes de consommation culturelle des Québécois seront analysés. Objectif final : « favoriser une présence accrue de la culture dans toutes les sphères de la société ».

C’est le ministre de la Culture, Luc Fortin, qui est responsable de ce dossier dans le gouvernement Couillard. Des audiences publiques se tiennent jusqu’au 26 août à travers la province.
Guillaume Bourgault-Côté


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