À la conquête de nouveaux publics

«Il y a un grand fossé et un travail à faire pour intéresser les nouveaux Québécois à la culture», affirme Sébastien Barangé.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Il y a un grand fossé et un travail à faire pour intéresser les nouveaux Québécois à la culture», affirme Sébastien Barangé.

Pendant que Québec fait des consultations pour dépoussiérer sa politique culturelle, Ottawa cogite pour faire entrer la sienne dans le numérique. Le Devoir a voulu aller au-delà de ces réflexions balisées pour dessiner les contours d’une politique culturelle idéale. Dix personnalités se sont prêtées au jeu. On se tourne cette fois du côté du milieu des affaires, avec Sébastien Barangé.

Quel devrait être le fer de lance, la priorité de la prochaine politique culturelle québécoise ?

Dans le passé, on a beaucoup travaillé à soutenir les créateurs, l’offre et la diffusion. Il est maintenant urgent de soutenir la demande culturelle. Si je suis impliqué en culture, c’est que je trouve que la culture et l’éducation sont intimement liées. Il faut développer les publics. Si j’étais ministre de la Culture, la première chose inscrite à mon agenda serait d’aller m’asseoir avec le ministre de l’Éducation pour penser la prochaine politique culturelle, avec des programmes, des sorties culturelles et des enseignements liés à la culture. Dès la petite école. On ne le fait pas assez.

Pour y arriver, faut-il investir davantage dans la culture, comme se prépare à le faire le gouvernement fédéral ? Comment doit-on repenser le financement des arts ?

J’ai beaucoup d’admiration pour les Américains qui arrivent à financer la culture avec des fonds privés, mais je trouverais extraordinaire que notre politique soit vraiment québécoise, à mi-chemin entre le financement public, à la française, et le financement purement privé, à l’américaine. Nous, on est entre les deux, car tout en maintenant un financement public, on demande de plus en plus d’efforts aux entreprises culturelles. Cela ne veut pas dire de tout aller chercher au privé, car certaines formes d’art ne trouveront jamais leurs mécènes.

Vous vous êtes fortement engagé dans la promotion du mécénat ces dernières années. Mais dans un contexte québécois, comment aller chercher plus d’argent sans toujours frapper aux mêmes portes ? Le mécénat n’a-t-il pas ses limites ?

Non, je crois qu’on peut faire plus et qu’il y a surtout une mentalité à développer. Aux États-Unis, quand vous êtes un jeune avocat, un jeune comptable ou en affaires, vous ne pouvez espérer avancer dans votre carrière sans redonner à votre communauté. Ici, des gens font carrière sans aucune implication. Je pense qu’on doit travailler à faire en sorte que, dans n’importe quel grand bureau, en plus du parcours professionnel, ce qui figure en bas du curriculum vitae pour l’engagement communautaire compte pour une large part.

Quelle forme de mécénat devrait favoriser la prochaine politique culturelle du Québec ?

Il faut sortir de l’idée que, pour aider la culture, il faut être millionnaire et avoir les cheveux gris. On peut donner à son milieu sans être riche. Les grands donateurs apportent déjà leur contribution en soutenant les grandes institutions. Le modèle qu’il faut travailler, c’est soutenir par des incitatifs le mécénat à plus petite échelle, jusque dans les quartiers, avec un maillage entre des créateurs et une communauté. Les petits organismes culturels ont accès à à peine 5 % du financement privé en culture. Or, des commerçants locaux et des citoyens gagneraient à soutenir la culture dans leur propre communauté. Tout le monde gagne à ce genre d’engagement citoyen.

L’appel au mécénat et à la recherche de fonds privés ne condamne-t-il pas les artistes à devenir des spécialistes de la collecte de fonds ?

Le problème est surtout que les artistes ne sont pas outillés pour ça. À cet égard, les politiques culturelles devraient penser à une forme d’accompagnement pour les artistes et les petits organismes culturels. Tangente, par exemple, a réussi à coproduire une création du chorégraphe Frédéric Tavernini, en lui offrant du coaching pour s’associer à une plateforme de sociofinancement. Souvent, les gens attendent que l’argent tombe du ciel. Là, le chorégraphe a pu récolter 5000 $ en quelques semaines grâce au soutien qui lui a été apporté. C’est une nouvelle forme de mise en marché d’un produit culturel, auquel s’est d’ailleurs associée la Caisse Desjardins.

La diversité de l’offre pose un défi de taille tant sur les plans du financement que de la recherche de fonds privés. Pensez-vous qu’il y a surabondance de l’offre culturelle au Québec ?

On a beaucoup favorisé l’offre pour un marché petit. On n’est pas les États-Unis. L’autre solution, c’est de développer sa demande intérieure et c’est encore une fois l’enjeu de l’éducation. Quand on va à la Place des Arts, on voit qu’une tranche générationnelle est très représentée, surtout blanche et francophone, alors que Montréal est une ville totalement cosmopolite. Il y a un grand fossé et un travail à faire pour intéresser les nouveaux Québécois à la culture. Ça se joue au niveau de l’éducation, encore une fois. En plus, la culture est aussi un outil d’intégration incroyable.

Comment une nouvelle politique culturelle devra-t-elle tenir compte des bouleversements engendrés par l’explosion de l’univers numérique, tout en protégeant les droits d’auteur ?

Je suis d’avis qu’il faut trouver tous les moyens pour que le contenu culturel demeure payant et vendu à son juste prix. La culture gratuite, c’est ce qui nuit le plus à la culture. Les gens acceptent de payer très cher pour un billet de hockey, donc ça devrait aussi couler de source pour la culture. Quand les gens voient la qualité et le contenu, ils acceptent de payer. En France, des études ont démontré que les journées gratuites ne développent pas de nouveaux publics, mais font en sorte que ceux qui consomment déjà consomment plus. Le Musée des beaux-arts de Montréal a multiplié sa fréquentation, pas en abaissant ses prix, mais en proposant des expositions de très grande qualité. Il s’est aussi tourné vers les communautés.

Comment préserver la production et la culture locale, avec l’arrivée des Netflix de ce monde ?

C’est vrai que plusieurs cinémas ont récemment fermé à Montréal, comme l’Excentris, et c’est dommage. En même temps, l’accès à la technologie permet la diffusion de films là où ce n’était pas possible avant, notamment dans les régions. Si on prend l’exemple d’Éléphant, développé par Québecor, on redonne l’accès à des films qu’on ne voyait plus nulle part. Peut-être qu’un Netflix du cinéma d’auteur va finir par émerger.

Quel modèle étranger vous inspire ?

Ce sont plus des politiques que des pays qui m’inspirent. Par exemple, à Londres, une mesure fiscale permet d’obtenir un prêt sans intérêt si on fait l’achat d’une oeuvre d’un artiste britannique. Ça encourage les artistes locaux. Ici, des déductions existent pour les entreprises qui font l’acquisition d’oeuvres canadiennes, mais c’est peu connu. Ça ne s’adresse pas qu’aux grandes compagnies, ça peut aussi s’appliquer à un avocat, un notaire ou un coiffeur dans son bureau, du moment que l’oeuvre est dans un lieu semi-public.

Quel genre de consommateur culturel êtes-vous ?

Je suis curieux. J’aime beaucoup la danse contemporaine et, à Montréal, on est très, très gâtés, autant par les productions locales que par ce qui nous vient de l’étranger. Sur le plan des arts visuels, je cours autant les musées, les galeries que la Foire papier ou le centre Clark. Toutes mes vacances comportent un aspect culturel, tout comme mes voyages, qui sont reliés à la visite d’un musée ou à un concert. Rien ne m’excite autant que de prendre la route et de découvrir un petit musée peu connu en région et d’autres trésors cachés loin des centres-villes.



Fondateur d’artsScène, devenue la Brigade arts-affaires de Montréal (BAAM), Sébastien Barangé s’est fait connaître par son engagement à promouvoir les arts auprès des gens d’affaires. Membre du comité de pilotage Montréal, métropole culturelle, il s’intéresse notamment à la question du mécénat. Après avoir été journaliste à Radio-Canada, il s’est joint à CGI en 2011 à titre de directeur des communications.

Québec et Ottawa consultent

Les deux ordres de gouvernement ont entamé récemment des consultations visant à mettre à jour leurs politiques culturelles pour tenir compte de l’impact du numérique sur la production et la diffusion de la culture.

À Ottawa, on souhaite notamment recenser « les mesures à prendre pour stimuler la création, la découverte et l’exportation de contenu canadien », et « déterminer comment aider le secteur culturel à faire face aux changements » induits par le numérique. Les préconsultations à cet égard sont terminées, et le gouvernement annoncera cet été la suite du processus dirigé par la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly.

Québec veut quant à lui réécrire sa politique culturelle adoptée en 1992, en gardant toutefois ses principaux acquis : les structures de la SODEC et du CALQ ; les avancées en matière d’affirmation de l’identité culturelle et de soutien aux créateurs et aux arts ; les progrès enregistrés dans l’accès et la participation des citoyens à la vie culturelle.

Les impacts de la mondialisation, du développement des technologies, de la révolution numérique, des changements démographiques et linguistiques du Québec, de même que la transformation des habitudes de consommation culturelle des Québécois seront analysés. Objectif final : « favoriser une présence accrue de la culture dans toutes les sphères de la société ».

C’est le ministre de la Culture, Luc Fortin, qui est responsable de ce dossier dans le gouvernement Couillard. Des audiences publiques se tiennent jusqu’au 26 août à travers la province.
Guillaume Bourgault-Côté

 

1 commentaire
  • Daniel Gagnon - Abonné 17 juin 2016 13 h 44

    La frilosité austère du milieu des affaires et son égoïsme

    On peut rêver, mais si on attend un accomplissement de la part de la communauté d'affaires, on peut désespérer, nous sombrons dans la même mécanique d’investisseur frileux, incapables de frémissement et de coups de coeur.

    Ils sont à des années-lumière de ce dynamisme annoncé, de cette implication rêvée à chaque décennie, et dont les belles promesses virent au cauchemar des coupures gouvernementales dans l'aide aux artistes.

    On entend ces belles paroles qui tombent dans l'oubli, dangereuses paroles qui vont permettre au gouvernement libéral inculte de Monsieur Couillard de restreindre encore les fonds en déclarant que la communauté d'affaires va s'impliquer. La belle affaire!

    Le patronat, qui est d'accord avec le régime d'austérité actuel, n'investira pas un sou de plus dans des oeuvres d'ici, ce patronat qui est en complète dissonance avec le milieu artistique, incapable de prendre les risques nécessaires, et surtout incapable de dominer sa viscérale méfiance envers les artistes d’ici, incapables de sensibilité autre que l’émotion procurée par le rendement à la banque.

    Les gens d’affaires ont toujours boudé le plaisir de s'impliquer dans la construction de notre nation. C’est ce milieu qui par, derrière félicite le gouvernement Couillard de ses coupes insensées et égoïstes.

    C’est ce milieu d'affaires qui fait preuve d’une absence de vision d'avenir et qui n’a pas ce goût véritable, cette passion de voir l'ensemble d’un peuple évoluer vers une identité forte, brillante, éclatante, qui n’a pas ce goût de bâtir des collections qui renforceraient notre présence au monde.