Le regard tendre de Toulouse-Lautrec sur un monde dur

«Mademoiselle Marcelle Lender, en buste», Henri de Toulouse-Lautrec (1895)
Photo: Peter Schälchi «Mademoiselle Marcelle Lender, en buste», Henri de Toulouse-Lautrec (1895)

Henri de Toulouse-Lautrec aimait les femmes. Même celles du bas monde, les danseuses, les chanteuses, et les prostituées. Il les peignait avec admiration et passion. Et lorsqu’il couchait avec une prostituée, parce que ça lui arrivait, c’était parce qu’il en était amoureux.

C’est ce que disait mercredi Gilles Genty, le commissaire attitré de l’exposition Toulouse-Lautrec affiche la Belle Époque, laquelle ouvre ses portes au Musée des beaux-arts de Montréal.

L’exposition réunit une collection de lithographies pour la plupart réalisées entre 1890 à 1900, à une époque où la caricature sociale est en plein envol. Toutes les oeuvres proviennent de la collection privée d’un prêteur européen anonyme. Plusieurs sont des exemplaires très rares ou jamais exposés des lithographies de l’artiste. Certaines évoquent différentes phases de la réalisation d’affiches célébrissimes, comme celle présentant La Goulue, au Moulin rouge, ou une autre annonçant un spectacle de Jane Avril.

Émouvantes pièces

Mais les pièces les plus émouvantes sont peut-être les esquisses, comme celles qui tracent les traits fardés d’une Yvette Guilbert ou d’une Mary Belfort, faisant son numéro de petite fille jouant avec un chat noir.

À l’époque, poursuit Gilles Genty, les femmes du milieu des cabarets de Paris survivaient soit grâce à leur talent, soit grâce à leurs charmes. Jane Avril, que Toulouse-Lautrec a peinte longue et élégante, parfois avec un serpent enroulé autour du corps, était, paraît-il, une danseuse de grand talent. Elle faisait entre autres fureur en dansant le chahut, ce dérivé du cancan. C’est une danse que pratiquait aussi la Goulue, immortalisée par Lautrec sur une affiche du Moulin-Rouge. Très belle, la Goulue était moins douée que Jane Avril, et s’est rapidement retrouvée congédiée du Moulin-Rouge à cause de ses moeurs et de ses manières tapageuses.

Photographies

L’exposition propose également une série de photographies de Toulouse-Lautrec, qui le montre dans différents attirails, parfois même les fesses à l’air, jouant l’autodérision, peignant et dessinant dans différents contextes.

Les oeuvres présentées ont d’ailleurs été réalisées dans des contextes très variés. Certaines ont servi comme affiches pour des spectacles qui se donnaient dans différents cafés de Paris, certaines ont illustré des journaux.

Le monde que Toulouse-Lautrec peignait est un monde à la fois très léger et très dur. « J’ai tâché de faire vrai et non pas idéal », disait le peintre. Au café Le Mirliton, Aristide Bruant commençait son spectacle en houspillant quelqu’un de l’assistance. Un écriteau à l’entrée avertissait d’ailleurs les visiteurs qu’ils devaient être prêts à se faire engueuler. Pour Nathalie Bondil, directrice du MBAM, Bruant campe alors le décor pour la venue de Piaf et de la chanson réaliste. « Il a produit un dictionnaire de l’argot », explique-t-elle.

Le Musée soulignait mercredi que l’une des pièces exposées, L’intérieur de chez Bruant : Le Mirliton, signée Louis Anquetin, a été longtemps considérée par les historiens de l’art comme « abandonnée » par l’artiste. Or cette pièce avait bel et bien été terminée par Louis Anquetin, puis cachée par quelque propriétaire soucieux de la mettre à l’abri de l’impôt. Elle a refait surface il y a quelques années chez Sotheby’s, expliquait hier Gilles Genty.

Dans ce Paris-là, donc, Toulouse-Lautrec peint les prostituées avec « attention, passion, amour et compassion », dit-il. Sans pornographie. L’exposition présente d’ailleurs quelques pages de l’album Elles, réunissant des images de prostituées que Toulouse-Lautrec a réalisées à la demande de Gustave Pellet, qui avait un goût, paraît-il, pour les sujets « risqués ». Une autre lithographie, qui annonçait une pièce de théâtre intitulée L’argent, au Théâtre libre, montre une tenancière de bordel derrière un futur client.

Toulouse-Lautrec a regardé ces femmes avec compassion, donc, et elles le lui ont sans doute bien rendu, puisqu’il a trouvé dans ce milieu une façon de faire accepter son physique d’infirme, handicapé par une maladie génétique.

Fâché avec sa famille, l’une des plus anciennes familles nobles de France, Henri de Toulouse-Lautrec a vécu de son art. Il n’en a pas moins essuyé autant de critiques que de compliments. Contrairement à un Murat, par exemple, son art visait à frapper plutôt qu’à séduire, explique Nathalie Bondil.

À la fin de sa vie, syphilitique et alcoolique, Henri de Toulouse-Lautrec retournera pourtant mourir, à 37 ans, dans le château de sa mère. L’exposition présente d’ailleurs un exemplaire rare d’une lithographie qu’il a exécutée à la fin de sa vie, Au bois, où il met en scène sa cousine.

Toulouse-Lautrec affiche la Belle Époque

Musée des beaux-arts de Montréal Jusqu’au 30 octobre 2016

1 commentaire
  • Daniel Gagnon - Abonné 16 juin 2016 11 h 10

    En ces temps de morale détournée...

    « Sans pornographie »...

    Peindre les prostituées sans pornographie, grâce au regard de l'art, grâce à la beauté du regard du regardeur Toulouse-Lautrec!

    En ces temps intolérants, c'est magnifique, en ces temps de corruption, c'est admirable, en ces temps de confusion, cette tendresse du peintre est rafraîchissante, en ces temps de morale détournée (Orlando), c'est inspirant et revivifiant.