Mobilisation artistique pour les quotas de chansons en français

La ministre française de la Culture, Audrey Azoulay
Photo: Stéphane de Sakutin Agence France-Presse La ministre française de la Culture, Audrey Azoulay

Au moment où l’hymne de l’Euro 2016, composé en anglais par le DJ français David Guetta, soulève la polémique, la France s’apprête à réexaminer sa politique des quotas de chansons françaises à la radio. Coïncidence, les deux événements sont passés près d’entrer en collision frontale cette semaine, alors que les critiques fusaient concernant l’hymne This Time’s For You composé spécialement pour l’Euro 2016 par l’un des artistes français les plus connus à l’étranger.

« Au moment où nous défendons la place du français dans les institutions internationales, et notamment européennes, au moment où nous mobilisons tous nos moyens pour son rayonnement dans le monde, […] il est incompréhensible que […] la langue française baisse pavillon ! », a déclaré André Vallini, secrétaire d’État chargé du Développement et de la Francophonie. La ministre de la Culture, Audrey Azoulay, a rejeté du revers de la main cette critique sur France 2. Selon elle, le choix de l’anglais était justifié parce qu’« on est dans une compétition internationale, européenne qui se déroule en France sous les yeux du monde », dit-elle.

40%
Proportion actuelle de chansons en français diffusées sur les radios françaises.

Les quotas qui dérangent

Celle polémique intervient alors que, mercredi, une commission mixte de l’Assemblée nationale française doit réexaminer la politique qui fixe à 40 % la proportion de chansons en français diffusée sur les radios françaises. Dimanche, 1800 artistes français, dont les auteurs-compositeurs Charles Aznavour, Francis Cabrel et Renaud, les cinéastes Jean-Pierre Dardenne et Bertrand Tavernier ainsi que l’écrivain Érik Orsenna, ont rendu publique une pétition afin de préserver cette politique instaurée en 1996 et calquée sur celle des quotas au Québec.

Depuis de nombreuses années, cette obligation est en effet remise en question par les radios privées. Celles qui s’adressent spécifiquement aux jeunes et qui ont une programmation spécialisée (jazz, rock, reggae, etc.) redoublent d’ailleurs de subterfuges pour la contourner. Ainsi, les chansons en français se retrouvent souvent à des heures de faible écoute, quand les chaînes radiophoniques ne se contentent pas de passer à répétition les mêmes tubes en français toute la journée.

65%
Proportion de chansons en français diffusées sur les radios québécoises.

C’est pourquoi une proposition de loi a été déposée devant l’Assemblée nationale afin de contraindre les radios à diversifier leur programmation francophone. Lorsque plus de la moitié de la programmation francophone est constituée de moins de dix titres, la loi propose de ne plus prendre en compte les diffusions au-delà de ces 50 %. La nouvelle loi obligerait ainsi les radios à diffuser une plus grande variété de chansons. Le projet propose de plus d’assouplir les règles pour les diffuseurs qui s’engagent à diversifier leur programmation, à ne pas diffuser un titre plus de cinq fois par jour et à programmer au moins 45 % de nouveautés.

Si les « assouplissements » éventuels de la loi inquiètent une partie de l’industrie du disque, les nouvelles obligations qu’il contient hérissent certains diffuseurs. « Freiner ou plafonner les rotations d’un titre serait comme casser les jambes d’un athlète à mi-parcours », estimait dans LeJournal du dimanche le directeur de la chaîne radiophonique NRJ, Gaël Sanquer.

L’amendement proposé par la ministre Audrey Azoulay est « un bon compromis pour préserver le système », a cependant déclaré le directeur de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM), Jean-Noël Tronc. Selon l’organisme, c’est grâce à ces quotas que la France est le seul pays d’Europe où les productions locales sont majoritaires sur le marché. En 2014, 64 des 100 albums les plus vendus étaient en français. Sans les quotas, il n’est pas certain que des artistes comme Zaz et Maître Gims pourraient triompher à l’étranger, estime Jean-Noël Tronc. En 2015, la chanson en français représentait 76 % des revenus du disque en France.

Un autre hymne en anglais

Depuis quelques années, le Conseil supérieur de l’audiovisuel, chargé du respect des quotas, a multiplié les mises en garde à destination des radios délinquantes. Mais il n’a jamais sévi. Les producteurs craignent ainsi que l’on offre aux radios des « assouplissements » en échange d’engagements vagues qui ne seront pas respectés. Le patron de Warner Music France, Thierry Chassagne, dit craindre un « retour en arrière ». Les producteurs citent d’ailleurs l’exemple du Québec, où les quotas sont plus élevés et atteignent 65 %.

Ce débat survient aussi après que la chaîne de distribution Carrefour eut elle aussi commandité une chanson en anglais pour soutenir l’équipe de France. Celui qu’on appelle l’« hymne officieux » n’est autre que la chanson de Kiss intitulée I Was Made For Lovin’ You, My Team et réinterprétée par le groupe français Skip The Use. « Si on voulait un hymne en français, a répliqué le chanteur du groupe, il fallait prendre Fréro Delavega », un autre groupe français mais qui chante en français.

On se rappellera qu’en 1998, après avoir remporté la coupe du monde, les joueurs de l’équipe de France avaient entonné I Will Survive, une chanson popularisée par Gloria Gaynor, sur le perron même de l’Élysée…


40%
Proportion actuelle de chansons en français diffusées sur les radios françaises.
5 commentaires
  • Francine Lavoie - Abonnée 14 juin 2016 09 h 37

    Et la fierté ?

    Ils sont ridicules, les Français, lorsqu'ils s'aplaventrissent devant l'anglais. Quel manque de fierté, de confiance aussi dans leur rayonnement international !

    Ne comprennent-ils pas que, si eux sont capables de comprendre l'anglais ou toute autre langue, les «étrangers» aussi pourraient comprendre le français... Avec curiosité et plaisir certainement. Et la France y gagnerait en respect.

    En cette question, qu'elle imite donc sa voisine l'Espagne !

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 14 juin 2016 15 h 06

      En parlant de ridicule...

      David Guetta, ce Français qui a "composé" en anglais (sic) l'hymne de l'Euro 2016, a été tourné en dérision par un plus futé que lui. Un
      internaute français a fait, de la vidéo originale du spectacle de Guetta, une parodie assez drôle merci. ..À visionner sans faute... et bien écouter.

      euro 2016: David Guetta, victime d'une parodie hilarante.

  • Jean Richard - Abonné 14 juin 2016 10 h 06

    Les quotas : politique d'une autre époque

    La radio n'est plus limitée à la portée des ondes hertziennes. Avec internet, elle nous arrive de partout. Elle est souvent privée, inidentifiable car nous servant partout la même confiture, sinon, elle est nationale et là, elle a un rôle à jouer, rôle qui dépasse le simple divertissement ou le bruit de fond radiophonique.

    Vous avez envie d'en savoir un peu plus sur l'Argentine ? Sa radio nationale vous le permet. Idem au Brésil, un pays très riche de sa musique, avec une radio nationale qui lui fait honneur. En Espagne, Madrid a même accepté (peut-être à contre cœur), de donner une voix à la Catalogne. Avec à peu près autant de Catalans qu'il y a de francophones au Canada, Ràdio Quatre arrive à diffuser en catalan, avec une proportion très élevée de chansons en catalan. Au Portugal, la radio nationale, la RTP, fait une large place à la chanson portugaise.

    Et en France ? Aussi bien le dire, c'est la catastrophe. Il ne faut pas compter sur la radio d'état, Radio France pour nous faire connaître la chanson française sous quelque forme que ce soit. La radio d'état a un penchant marqué pour la chanson commerciale américaine. Serait-ce sa raison d'être ?

    Le Québec n'a pas de radio nationale. Il dépend de la radio fédérale pour assurer la diffusion de sa culture, et la radio fédérale ne joue pas très bien son rôle. Elle carbure aux cotes d'écoute, la pire politique qui soit.

    Ni la France ni le Québec n'ont besoin de politiques de quotas datant d'une autre époque. Ils ont plutôt besoin de vraies radios nationales, non soumises aux lois du marché des cotes d'écoute, mais ayant comme mission de faire vivre leur culture respective, ayant comme mission d'encourager la création.

  • Claude Richard - Abonné 14 juin 2016 13 h 11

    La France post-gaullienne ou la négation de soi

    La France s'auto-rouleaucompresse de culture anglo-saxonne. C'est navrant au plus haut point. Économie, publicité, éducation, science, cinéma, chanson, aucun domaine n'échappe à cette régression dans la négation de soi. Même des ministres cautionnent cette dérive en adhérant au mythe de l'internationalisme exclusif de l'anglais. Comme si le français n'était pas parlé sur les cinq continents et n'était pas l'une des quatre langues officielles de l'ONU!

    Vraiment, beaucoup de Français auraient besoin d'un bon lavage de cerveau pour les débarrasser de leur anglomanie. "We are tennis.com" était imprimé à grosses lettres à l'endos des ramasseurs de balles au dernier Roland-Garros. Pitoyable!

  • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 14 juin 2016 22 h 38

    Fabienne Larouche

    Que dire de Fabienne Larouche qui avait demandé à Arianne Mofatt de lui composer une chanson "en anglais" pour une de ses émissions?