Une voix, un ton, un accent

À l'initiative de Rita Lafontaine, un programme de certificat en interprétation théâtrale a été créé en 2010 à l’Université du Québec à Trois-Rivières.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À l'initiative de Rita Lafontaine, un programme de certificat en interprétation théâtrale a été créé en 2010 à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

La comédienne québécoise Rita Lafontaine est décédée lundi soir à l’Hôtel-Dieu de Montréal. Elle y était hospitalisée pour une opération chirurgicale. Née en 1939 à Trois-Rivières, autodidacte, elle a été la muse du dramaturge Michel Tremblay et du metteur en scène André Brassard depuis la création de la célébrissime pièce Les belles-soeurs en 1968.

« Rita Lafontaine ? Une voix ! Un ton ! Un accent ! » répond et résume le professeur de théâtre Hervé Guay, en parlant de ce qui distinguait la grande, la très grande interprète qui vient de disparaître à Montréal.

Ça a été une immense interprète de mes textes. En quelque sorte, je la considérais quasiment comme une collaboratrice […]. Elle était tellement présente quand j’écrivais pour elle que j’avais l’impression que c’est elle qui me soufflait les mots que j’écrivais, qu’elle était à côté de moi.

« Rita Lafontaine, dit-il, ce n’est pas une actrice physique, même si elle bouge bien : c’est d’abord et avant tout une voix, la voix, l’accent et l’intonation des premiers personnages de Michel Tremblay, ces femmes frustrées, ces femmes en colère des grandes pièces des années 1960-1970, dont Les belles-soeurs. C’est avec cette voix un peu plaignarde qu’elle a joué Sacrée Manon, la bigote. C’est avec cette voix qu’elle a joué d’une voix lancinante, recto tono pendant une heure et demie, dans À toi, pour toujours, ta Marie-Lou montée par André Brassard. »

Hervé Guay a un peu connu professionnellement Rita Lafontaine au Département de lettres et de communication sociale de l’UQTR où l’ancien critique du Devoir enseigne maintenant le théâtre. La comédienne y a participé à la fondation du certificat en interprétation théâtrale, programme d’une année, en premier cycle, pour former des apprentis comédiens. « Elle a été là les deux premières années, de 2010 à 2012, puis elle est retournée à sa carrière, explique le professeur agrégé. L’enseignement, ce n’était pas si simple que ça pour elle, mais elle avait le goût de transmettre son savoir-faire à des plus jeunes. »

Une femme mystérieuse

Avant de la côtoyer comme collègue universitaire, le professeur Guay l’avait déjà interviewée pour Le Devoir. « Je garde le souvenir d’une femme qui restait à certains égards mystérieuse. Sur le plan personnel, elle était un peu l’envers des personnages qu’elle jouait. Elle incarnait des rôles assez typés, assez directs, alors qu’elle-même était plus en retrait et secrète. Il y avait une pudeur évidente chez cette femme. »

Son jeu était tellement naturel que parfois, pendant les répétitions, j’étais obligée de lui demander si elle me racontait quelque chose ou si c’était du texte de la pièce. Elle s’attachait très fortement aux textes des auteurs qu’elle portait et adorait jouer.

 

Elle-même n’avait pas reçu de formation spécialisée avant son arrivée sur les planches professionnelles au milieu des années 1960. Les écoles de théâtre existaient pourtant déjà, mais plusieurs comédiens optaient encore pour la formation sur le tas, dans les troupes d’amateurs.

« Je pense qu’elle s’est distinguée justement en n’ayant pas la formation classique qui l’aurait amenée à déclamer et à parler à la française, dit Hervé Guay. Elle n’a donc pas eu à désapprendre pour jouer du québécois. Elle a été tout de suite capable de jouer du Michel Tremblay avec un accent montréalais, qui était d’ailleurs l’accent des troupes d’amateurs. Le metteur en scène André Brassard l’a encouragée dans cette voie et elle a donc été l’une des premières à mettre au point ce style de jeu plus près du réalisme nord-américain que d’une espèce de réalisme poétique à la française avec laquelle on jouait même les pièces de Marcel Dubé à l’époque. »

C’était une femme simple, accessible, vraie, sans fard, et d’une grande sagesse. Elle apportait un naturel, une sincérité, une humanité, elle était toujours dans l’instant présent. Elle avait un amour des mots, de la scène, un engagement total envers le théâtre. Par sa présence à la télévision, elle apportait tout un public au théâtre.

 

Tous se rappellent aussi les personnages ordinaires qu’incarnait cette grande voix extraordinaire. « Rita Lafontaine, c’est la femme moyenne. Ce n’est pas Andrée Lachapelle, capable de jouer la bourgeoise maniérée. On la revoit avec son petit gilet de laine, assise, en train de se plaindre ou de piquer une colère. Le rôle le plus coloré qu’elle ait fait, finalement, c’est celui de la mère de Michel Tremblay dans Encore une fois, si vous permettez,où le côté comique ressortait davantage. »

Rita Lafontaine a interprété seize personnages du dramaturge Michel Tremblay, dont une douzaine écrits expressément pour elle. Une voix et une muse viennent de disparaître.

Rita était triste parce qu’elle ne travaillait presque plus. Elle avait un petit rôle dans L’Auberge du chien noir, mais c’était tout. Ça lui manquait beaucoup. Elle vivait un grand vide.

Rita Lafontaine, en quelques temps

Théâtre. Après Les belles-soeurs, Rita Lafontaine participe à la création d’autres pièces très fortes du dramaturge Michel Tremblay, dont À toi, pour toujours, ta Marie-Lou (1971) Albertine, en cinq temps (1984) et Encore une fois, si vous permettez (1998).


Télé. Rita Lafontaine a aussi beaucoup joué à la télévision. Elle était notamment de la distribution des téléromans Race de monde (1978-1981), Cormoran (1990-1995), Le retour (1996-2001), Le monde de Charlotte (2000-2004) et L’Auberge du chien noir (en ondes depuis 2003).


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2 commentaires
  • Sylvio Bellerose - Abonné 6 avril 2016 11 h 30

    Géante, géants

    Rita Lafontaine, Michel Tremblay et André Brassard, un trio de géants. Ce fut un grand privilège d'avoir pu être témoin de leurs nombreuses oeuvres, pour ne pas dire chefs-d'oeuvre. Une performance de Rita Lafontaine que je n'oublierai jamais: la courte scène tirée du film ''Il était une fois dans l'est''. Moment électrisant. Merci, Rita Lafontaine.

  • Julien Forcier - Inscrit 6 avril 2016 13 h 21

    Rita Lafontaine à ses débuts

    C'est à Trois-rivières que j'ai connu Rita, alors qu'elle débutait comme comédienne.
    Je montait chez les Compagnons de Notre-Dame, la pièce Vue du pont de Artur Miller. Gérald Godin m'avait parlé de cette jeune comédienne qu'ilavait vu jouer Antigone. Je l'ai appelé, elle s'est présentée à l'audition et je lui ai donné le rôle de Béa,le personnage féminin central de cette pièce.Quand je suis entré à l'École nationale de théâtre l'année suivante, nous nous sommes perdus de vue. Je savais cependant que j'avais eu le privilège de diriger, à ses débuts, une de nos meilleures comédienne de théâtre.
    Adieu Rita. Ton départ inattendu m'a bouleversé. Je pensais la semaine dernière à te faire parvenir des photos de la pièce, que j'ai retrouvé récemment. Je vais donc les garder précieusement car ce sera pour moi, un souvenir unique de cette jeune fille qui s'était présentée pour jouer dans un des premiers spectacles d'une longue carrière des plus éblouissantes.
    Il me sera difficile de t'oublier.
    Julien Forcier,