Des intentions provinciales et fédérales discordantes

La suspension du programme d’aide à la coproduction du CALQ affectera le cirque Les 7 doigts de la main.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La suspension du programme d’aide à la coproduction du CALQ affectera le cirque Les 7 doigts de la main.

Le provincial cherche les idées, le fédéral se donne les moyens de ses ambitions. Quelques jours après le dévoilement des budgets Leitão et Morneau, le Mouvement pour les arts et les lettres (MAL) n’en revient toujours pas de la discordance des visions de la culture entre les gouvernements Trudeau et Couillard. Discussion.

D’un côté, un budget fédéral « comme un rêve, qu’on ne peut qu’applaudir », selon Lorraine Hébert, porte-parole du MAL, avec une enveloppe du Conseil des arts du Canada (CAC) doublée, grossie de 180 millions d’ici cinq ans. De l’autre, le budget Leitão, qui accorde 10 millions au ministère de la Culture, mais sans revenir sur les coupes de 2,5 millions imposées au Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), au moment où le gouvernement en appelle pourtant à toutes les visions en investissant dans une large consultation sur le renouvellement de sa politique culturelle. Un double message ? « C’est comme si ce gouvernement avait pris l’habitude de penser qu’on peut régler des problèmes chroniques avec des petites mesures à droite et à gauche. Comme s’il n’arrivait pas à dire “ notre culture, on veut dans dix ans qu’elle soit la plus solide au monde, on veut que tout le monde vienne au Québec parce que ce qui s’y passe est d’avant-garde ”. On a ce talent-là, ici, on l’a déjà vu, on l’a déjà fait. »

En 2008 déjà, le MAL avait commandité une étude pour documenter les besoins du CALQ, afin de chiffrer le financement de ses programmes de base. Résultat : il faut 120 millions. « En bas de ça, on s’appauvrit ; on ne soutient pas la relève, on n’assure pas le développement, on ne pense pas à l’avenir des disciplines », indique Mme Hébert, qui est aussi directrice du Regroupement de la danse (RQD). Les chiffres ont été actualisés l’an dernier pour atteindre, avec le facteur d’indexation, 135 millions. « Par rapport au budget de 107 millions [qui est celui du CALQ aujourd’hui], pour renforcer le coeur même, ce n’est pas une demande extravagante ! »

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Lorraine Hébert

La porte-parole digère d’autant plus mal la part à « l’effort budgétaire » demandé au CALQ. « On nous dit que ce n’est rien, à peine 2 % du budget du CALQ. Mais quand tu es pauvre, perdre 2 % de ton salaire, c’est important ! Je pense que le gouvernement Couillard ne réalise pas la pauvreté de nos secteurs, ni l’incroyable capacité du monde culturel à faire avec si peu. Mais on ne peut pas toujours miser là-dessus : il y a une limite à la résilience et au partage des ressources. On est au bout des possibilités de maillage. On est à sec. »

Il faut savoir qu’en 10 ans, la bourse moyenne octroyée par le CALQ toutes disciplines confondues a baissé de 17 %. En calculant le taux d’inflation, on atteint une diminution de 30 %. La subvention moyenne au fonctionnement, elle, a baissé de 22 %, pour chuter, taux d’inflation compris, de 35 %. « Et c’est la Loi de Baumol : les coûts de production sont incompressibles en arts. C’est donc, concrètement, des heures de travail en moins, des employés en moins, des heures de création en moins, moins d’artistes sur une scène, moins de costumes, moins d’éclairages. Et ça affaiblit les structures. Je trouve que depuis quelques années, ce qu’on voit sur les scènes se ressemble davantage d’un spectacle à l’autre. On sent l’appauvrissement. Il n’y a plus moyen d’occuper de grands plateaux. »

Mme Hébert poursuit : « On sait que la situation financière est difficile. On a travaillé avec le ministère. On pensait qu’on allait ébranler la décision de couper 2,5 millions. On se serait attendu à ce que ces fonds-là reviennent au CALQ, d’autant qu’il y avait quand même 5 millions dans les goussets du gouvernement, qu’ils ont décidé d’investir [dans le développement de la littérature, de la musique ou du théâtre pour jeunes publics de 4 à 12 ans]. Mais pourquoi attacher le peu d’argent frais qu’il y a de manière aussi spécifique ? »

Innovation

Le choix du fédéral d’investir au contraire massivement « ne fait que surligner le retard provincial en compréhension des besoins de la culture, selon Lorraine Hébert. On voit que c’est possible d’avoir une vision, de convaincre des élus de l’importance d’investir dans les arts et la culture tout en parlant d’innovations économiques. On aimerait ça entendre la même chose au Québec, d’autant qu’on est une société particulière. Notre défi de positionnement est encore plus grand à cause de notre langue — qu’on pense seulement aux enjeux liés à l’univers numérique ».

Le MAL est heureux de voir que le travail fait auprès du Canada pendant plus de dix ans a porté ses fruits. « Le premier mémoire déposé par le MAL en 2003 évaluait déjà à 300 millions les besoins du CAC. Là, en 2021, ça fera 540 millions pour le CAC, pour répondre aux besoins qui existaient déjà en 2003, mais aussi à ceux des nouvelles disciplines, pour le travail à faire avec les autochtones, la diffusion internationale, le numérique, les besoins de la relève (un problème criant depuis des années !). On respire. Le fédéral s’arrime à la réalité culturelle, à ses réels besoins. C’est un appel d’air incroyable. »

La porte-parole conclut : « C’est comme si, au provincial, on ne comprenait pas à quel point ces investissements ont des retombées économiques importantes, à tous points de vue. Comme si on tenait pour acquis que les artistes vont être créatifs, généreux, géniaux, et qu’ils vont continuer à nourrir des secteurs d’activités sans budget suffisant. » Il faut, au contraire, plaide le MAL, leur donner les moyens de leurs ambitions.

Une consultation pour la prochaine politique culturelle

Le ministère de la Culture et des Communications du Québec a lancé sur la Toile tous les documents préparatoires à sa grande consultation, qui débutera le 22 avril. On y trouve les grandes lignes qui ont guidé les 20 dernières années, ainsi que le contexte général. « Malgré une approche centrée sur l’offre, peut-on y lire, qui campait le champ de responsabilité du ministère de la Culture dans une notion traditionnelle de la culture — recouvrant les disciplines artistiques classiques, les bibliothèques, le patrimoine, les musées et les industries culturelles —, les fondements de cette politique demeurent valables et serviront d’assises à la réflexion qui s’impose aujourd’hui pour en arriver à jeter les bases d’un texte renouvelé. Trouver l’équilibre entre la recherche de l’excellence artistique et une approche citoyenne, convergente avec les besoins et aspirations des populations, représente un défi qui est au coeur des réflexions. »

Les consultations courront jusqu’au 22 août.