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Le retour à la diplomatie culturelle

Une performance de Romeo Gongora au Kunstlerhauss Bethanien de Berlin
Photo: Spurve Romeo Gongora Une performance de Romeo Gongora au Kunstlerhauss Bethanien de Berlin

L’artiste visuel Romeo Gongora occupe actuellement la résidence de l’Acme Studios, à Londres, grâce à l’aide du Conseil des arts du Canada (CAC). À mi-carrière, celui qui se voit comme un « chercheur en art » profite de ce moment pour se ressourcer, s’inspirer, rencontrer des artistes et des commissaires, et pour relancer ses élans créatifs. En entrevue téléphonique, il se dit choyé d’avoir pu occuper au fil de sa carrière une vingtaine de résidences diverses, au Québec comme à l’étranger. « Pour moi, quand j’étais un jeune artiste, Berlin — car j’ai eu la grande chance d’avoir deux résidences avec le CAC — m’a permis de me créer un énorme réseau. Je me suis fait des contacts en Pologne, en Turquie, en Belgique, et j’ai eu des expos là ensuite. Ça m’a permis de faire mon premier catalogue, et une exposition. J’y ai mis une grande énergie — j’en avais ! —, et ça m’a lancé. Maintenant, j’arrive à Londres, et c’est vraiment une résidence d’une qualité exceptionnelle. »

L’artiste réagit ainsi à l’annonce, la semaine dernière, du changement d’approche du CAC pour ses studios résidences en arts visuels. Pour 2016, le CAC abandonne ses baux de location à Paris, New York, Londres, Sydney, Berlin et Santa Fe, afin de réinvestir les quelque 250 000 $ économisés annuellement en résidences partout dans le monde, au choix des artistes. Cette modification est un des premiers changements de la grande transformation du CAC, avant même le dévoilement de son Plan stratégique (mi-avril), et dévoile un pan de la prochaine vision pour l’international.

Des enjeux

« Dans le nouveau modèle de financement, deux enjeux nous sont extrêmement importants : la question autochtone et l’international », a confirmé au Devoir le directeur et chef de la direction du Conseil, Simon Brault, « parce que lorsqu’on réfléchit à l’avenir des arts au Canada, il est clair qu’on ne peut contenir tout ce qu’on fait dans ce si petit marché qu’est notre pays ».

L’ancien directeur de l’École nationale de théâtre du Canada entend ainsi faire un retour à la diplomatie culturelle. « Au cours des cinq dernières années, le CAC a tenu le fort, maintenant la présence en doublant les investissements à travers nos programmes de subventions. Sous le dernier gouvernement, il n’y avait pas tellement d’appétit pour une présence à l’international ; la diplomatie culturelle a rétréci comme peau de chagrin ; les ambassades se sont retrouvées sans agents culturels, sans budgets, incapables même d’offrir un verre de vin aux invités. »

Le Conseil a créé un programme international qui n’inclut non plus les arts visuels seuls, mais toutes les disciplines, « avec de nouveaux outils d’intervention, dont les coproductions internationales ». Un Bureau international a aussi vu le jour afin de coordonner les subventions accordées par le CAC (« dont les subventions internationales, avec une enveloppe qui est pour l’instant de 10 millions, mais qui va certainement augmenter s’il y a de nouveaux investissements »), mais également d’accorder les interventions avec Affaires mondiales Canada, responsable des ambassades canadiennes, avec Patrimoine canadien (et son prochain programme de 25 millions semblable à l’ex-Routes commerciales) et avec des partenaires comme les biennales internationales, les musées des beaux-arts et la Commission canadienne pour l’UNESCO.

L’ère de la mondialisation des arts

« On passe d’une situation où on réagissait aux demandes avec des outils très traditionnels hérités des années 1970-1980, à une autre où veut jouer un rôle stratégique avec davantage de moyens financiers et une vision plus complète de ce que devrait être notre présence internationale, toutes disciplines confondues, par des manières de faire plus souples, plus efficaces, moins contraignantes, moins normatives. » D’où le choix d’économiser sur les baux de location de six studios, qui profitaient au maximum à 12 artistes par année, afin de doubler l’enveloppe des résidences et de permettre à davantage d’artistes de partir, en choisissant la destination et le studio qui conviennent à leur pratique (la performance, la photo et le poststudio ne réclamant pas, par exemple, le même type de lieu de travail).

Pour le sociologue des arts et pratiques culturelles de l’Institut national de recherche scientifique (INRS), Guy Bellavance, ce changement au programme des résidences du CAC démontre « qu’on est en train de passer de l’ère du forfait “ tout compris ” à Airbnb. Le premier modèle est un peu contraignant, mais rassurant. Le second est flexible, mais imprévisible », et peut-être risqué. Le chercheur déplore toutefois qu’on abandonne des pied-à-terre dans des capitales importantes sans avoir évalué auparavant l’impact de ses résidences. « Est-ce que les studios loués dans ces villes y étaient vraiment bien situés — c’est moins la ville qui compte que le quartier dans la ville, voire l’immeuble précis où on est logé —, et est-ce que ces espaces de travail sont encore adaptés aux besoins réels des artistes ? »

L’artiste Romeo Gongora, lui, déplore que la réduction du budget maximal alloué aux résidences ne donne plus accès à des séjours de longue durée. « Il faut prévoir un temps d’adaptation lors de l’arrivée dans une nouvelle ville, et du temps encore pour inscrire, vraiment, de nouvelles relations, pour se faire des contacts. Des résidences de trois mois ne le permettent pas. »

«Repenser autrement »

«Personne ne cherche à déclasser Londres ou Berlin, mais on pense être capable d’accomplir davantage et de répondre à plus de besoins, poursuit Simon Brault. On passe effectivement de 147 à 6 programmes, on est très conscient qu’il y a beaucoup de disparitions, et que ça demande à tout le monde de repenser autrement. Le CAC était devenu incapable de bouger, commis à trop de programmes extrêmement normatifs, et datés en terme d’interventions. On n’abandonne rien, mais on veut avoir plus de capacité de s’adapter. Il est normal qu’à notre prise de risque, certains réagissent avec mécontentement. »

«Le CAC continue aussi à donner des bourses aux projets de voyage, de résidences : l’artiste peut être stratégique, et voir quelles sont ses avenues, indique la chef du service des arts visuels Sylvie Gilbert. Mais en consultation, les gens nous ont dit que c’était difficile de s’éloigner aussi longtemps. Cette flexibilité nous est beaucoup demandée par la jeune génération et par les artistes des pratiques émergentes. »

Les deux gestionnaires des arts s’entendent pour dire que l’autodétermination des artistes est certainement au menu de toute la transformation à venir. « Par exemple, précise monsieur Brault, on avait dans le passé un tout petit programme pour inciter les orchestres symphoniques à faire des commandes d’oeuvres au Canada pour de nouvelles compositions. Maintenant, on nomme la responsabilité des orchestres à refléter la création canadienne. On leur donne les moyens de faire leurs choix. Au lieu de jouer avec une multitude de programmesafin d’induire desrésultats précis, on passe à des programmes plus larges, plus ouverts, qui laissent plus de liberté aux artistes. »

C’est donc la figure de l’artiste-entrepreneur, et entrepreneur-de-lui-même, qui est prônée ici. Une figure qui implique « davantage de temps passé à l’administratif, et moins à la création », déplore Romeo Gongora.

En savoir plus sur nous-mêmes

Les commissaires, joueurs essentiels des arts visuels, seront désormais inclus et financés, et pourront aller en résidence. « Il y a des réinvestissements des arts visuels dans la circulation des expositions et la coproduction à l’étranger, à l’échelle nationale et internationale, comme pour le soutien aux artistes qui participent aux biennales et à leurs programmes », indique Simon Brault. « On va aussi voir avec le temps et les demandes où vont les gens, et c’est ce qui est intéressant aussi avec la nouvelle formule, renchérit Sylvie Gilbert. Quels sont les endroits qui semblent plus réceptifs à l’art canadien ? Peut-être que tout le monde, l’an prochain, va vouloir aller à Berlin, qui sait ? Et pourquoi pas ? À partir de cette plus grande mobilité, des petites corrections que l’on apporte — on ne défait pas tout ! —, on va voir le tableau des pratiques et des réseaux internationaux pour l’art canadien. » Et le CAC a fort conscience que lui-même devra être plus flexible et mobile que ce à quoi, historiquement, il a habitué les artistes.

Un des désirs serait aussi d’arriver à partager les savoirs sur l’exportation et les marchés internationaux. Actuellement, chaque compagnie crée ses propres réseaux. Et si certains expriment le désir de mutualiser des forces (Daniel Léveillé Danse qui aide à l’étranger les plus jeunes Fred Gravel, Nicolas Cantin, Dana Michel, par exemple ; ou les éditions Lux, La Pastèque et Écosociété qui veulent partager un bureau et des agents à Paris), ils ne pouvaient être soutenus pour monter ces lieux communs.

« Nos agents vont passer de spécialistes de programmes granulaires à seulement six axes, à l’intérieur desquels les artistes vont être accueillis. Il va y avoir beaucoup plus de latitude et de comparaisons entre les avancées des différentes disciplines, qui devraient se nourrir les unes des autres, assure Simon Brault. C’est un retour à la vraie définition de la diplomatie culturelle », celle qui n’oblige pas l’artiste à jouer le diplomate, mais qui croit que sa création, intrinsèquement, sert d’agent de liaison de toute une culture.

Mais il faut encore attendre le plan stratégique du CAC pour comprendre comment ces idéaux se déploieront concrètement. « Je conviens que tout n’est pas lisible présentement, ni prêt à l’analyse », admet le directeur. Un flou dans le message qui ne peut certes pas rassurer les artistes en cette période de grand réaménagement.

Lettre au Conseil des arts

Cher Conseil des arts du Canada,

 

Je considère que vous réalisez un travail fantastique pour promouvoir l’art canadien. J’ai eu l’occasion de recevoir du CAC deux bourses du volet des Résidences internationales avec des organismes remarquables, le Kunstlerhauss Bethanien (2009, Berlin) et l’Acme Studios (2016, Londres). La qualité de ce programme est le résultat d’un travail d’expertise qui a été accumulé au fil des ans par une collaboration étroite entre les organismes de résidence, le Conseil des arts du Canada et les commentaires des artistes résidents participants. Les retombées de mes résidences internationales ont occasionné de nouvelles collaborations (expositions, résidences, livres) qui ont fait rayonner l’art provenant du Canada.

 

Aussi, je suis surpris d’apprendre que la nouvelle restructuration du CAC a aboli le programme de Résidences internationales pour le remplacer par un nouveau programme dès 2016, qui demande à l’artiste de sélectionner son lieu de résidence pour un montant maximum de 20 000 $ incluant les frais d’hébergement. Ce nouveau programme semble donner une grande liberté de choix à l’artiste. Cependant, mon expérience des résidences internationales accumulées depuis dix ans m’amène à me questionner sur l’impact réel à court et à long terme de cette décision :

 

Les étapes d’entente avec l’organisme seront endossées par l’artiste, ce qui augmentera son travail administratif et réduira son temps de travail en création ;

 

L’artiste sera plus à risque devant les inégalités des structures car il n’aura pas un historique de partenariat avec les résidences d’accueil ;

 

Les artistes sans expérience internationale et sans réseau seront défavorisés par le programme ;

 

La réduction du budget alloué aux résidences avec le nouveau programme ne donnera plus accès à des résidences de longue durée telles que le Kunstlerhauss Bethanien (35 500 $, un an, les frais d’hébergement couvert par le CAC), l’Acme Studios (23 500 $, six mois, frais d’hébergement couvert par le CAC), etc. (en pièce jointe, la description de l’ancien programme qui énumère les lieux de résidence) ;

 

La limitation du budget favorisera des résidences à durée courte, défavorisant des projets artistiques de profondeur et la création de collaborations ;

 

Les artistes aux pratiques et carrières établis et/ou ayant un réseau international sont ceux qui seront particulièrement favorisés pour des résidences de qualité ;

 

L’impact défavorable sur les organismes de résidence internationaux, dont plusieurs fonctionnent par entente bilatérale. Ceux-ci perdront une méthode stable de financement.

 

Par conséquent, la nouvelle orientation du CAC avec son nouveau programme de Résidences internationales me semble favoriser une approche individualiste et stimuler davantage la précarité chez l’artiste. Les jeunes artistes et les artistes aux nouvelles pratiques, émergentes et en processus, seront les plus touchés par cette décision. De plus, cette politique individualiste envoie un message international et ce seront les organismes culturels canadiens qui subiront à l’avenir les impacts de cette décision.

 

Je vous encourage fortement à conserver le programme actuel, en allégeant la quantité de studios offerts si nécessaire, et d’ouvrir un volet d’application individuelle (par exemple sans obligation d’un organisme hôte, tel que le propose la fondation suisse Pro Helvetia). Dans la nouvelle orientation du CAC, il me semble fondamental pour l’art, la culture et l’artiste canadien de diriger l’avenir vers une démocratisation (et une diversité) de l’art ainsi qu’une approche favorisant la stabilité.
 

Romeo Gongora