Des chaises en hommage à la poésie

Le sculpteur Michel Goulet sur l’une de ses chaises.
Photo: Centre des monuments nationaux Le sculpteur Michel Goulet sur l’une de ses chaises.

Entre deux nuages, elles apparaissent au loin autour de la fontaine. De simples chaises éparpillées destinées à accueillir « les amours débutants », aurait dit Brassens. Des chaises aussi discrètes que leur auteur, le sculpteur Michel Goulet, qui inaugure ce vendredi matin au coeur de la capitale française ces dix causeuses poétiques qui orneront dorénavant, à deux pas du ministère de la Culture, l’un des lieux publics les plus prestigieux de la capitale.

« J’ai toujours voulu être discret, investir un lieu sans rien imposer, ne rien brusquer », dit le sculpteur québécois dont les oeuvres, en Europe, ont déjà conquis les villes de Lyon, Namur, Le Havre et Charleville-Mézières. Pour la discrétion, le pari est réussi. L’oeuvre s’intitule d’ailleurs Les confidents. Les passants s’approchent sans se douter de rien. C’est au moment de s’asseoir qu’ils découvrent les vers gravés sur le dossier en hommage à une vingtaine de poètes, dont Gaston Miron, Anne Hébert, Éluard et Rimbaud.

Photo: Le sculpteur Michel Goulet sur l’une de ses chaises. Le sculpteur Michel Goulet sur l’une de ses chaises.

Les poètes sont regroupés par deux puisqu’il s’agit de causeuses. Entre les deux sièges est posé un objet de la vie quotidienne sculpté en bronze : une petite maison en Lego, un bout de bois, un livre ou une pomme. Le badaud peut même brancher ses écouteurs sur un lecteur alimenté à l’énergie solaire pour entendre réciter les textes d’une vingtaine de poètes. Dès vendredi, on pourra donc y écouter les Québécois Jean-Paul Daoust et Denise Desautels au milieu d’une faune disparate où l’on retrouve aussi bien Baudelaire et Apollinaire que Charles Juillet et Yves Bonnefoy. Les enregistrements seront renouvelés régulièrement.

Une passion née à Paris

Le sculpteur, qui a semé des chaises aux quatre coins du monde, rappelle que c’est à Paris que cette passion lui est venue. « À vingt ans, quand je venais à Paris, je traînais dans les parcs. Nous transportions les chaises d’un bout à l’autre pour les rassembler là où nous voulions nous réunir. C’est la seule ville où l’on pouvait faire ça. Partout ailleurs, il y avait des bancs qu’on ne pouvait pas bouger. »

C’est un peu cette impression de liberté qu’a voulu restituer Michel Goulet. Pour meubler le jardin du Palais-Royal, il a fait appel à Louis-Albert de Broglie, descendant d’une prestigieuse famille française qui possède dans son château de Touraine la plus grande collection de plants de tomates du monde. Cet aristocrate excentrique qui vend de luxueux objets de jardin (Prince Jardinier) et fait dans la taxidermie (Deyrolle) a aussi récupéré les chaises des squares de Paris qu’il recycle à sa façon.

« Il faut voir l’état dans lequel il les recueille, dit Michel Goulet. Elles sont rouillées, brisées, arrachées. Une fois rénovées, elles sont méconnaissables. L’objet de bronze posé entre les deux chaises crée l’impression qu’il a été oublié là par quelqu’un. D’ailleurs, une chaise évoque toujours la présence ou l’absence. Une chaise vide est toujours en attente d’un corps. »

Discrétion

L’artiste n’en revient toujours pas de débarquer à Paris dans un lieu aussi prestigieux situé entre la Comédie-Française, les célèbres colonnes de Daniel Buren et la Banque de France. Si le square est central, il demeure pourtant discret tant il est bien abrité. Le lieu est propice au recueillement et l’on y voit rarement les hordes de touristes qui circulent aux Tuileries et au Luxembourg.

Au Québec, le Conseil des arts et des lettres et divers organismes gouvernementaux ont fourni 25 000 dollars pour la réalisation de cette oeuvre qui en a coûté au moins le triple. Ce vendredi, son inauguration lancera le 18e Printemps des poètes sur le thème Le grand XXe, d’Apollinaire à Bonnefoy, cent ans de poésie. Pour Michel Goulet, qui prépare une oeuvre pour le Centre Bell de Laval et une autre pour la ville de Namur, tout cela est encore un peu irréel. « Mon idée, en invitant les gens à s’asseoir, en les confrontant à un objet ordinaire et un texte inédit, c’est que ce soit eux qui deviennent les créateurs. »

Photo: Le sculpteur Michel Goulet sur l’une de ses chaises. Le sculpteur Michel Goulet sur l’une de ses chaises.