Quelle place pour la création?

Selon un des auteurs, le Quartier des spectacles est « sciemment inachevé ».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Selon un des auteurs, le Quartier des spectacles est « sciemment inachevé ».

Alors qu’il avait pour mission d’être la vitrine de Montréal comme métropole culturelle, le Quartier des spectacles a évacué la dimension créatrice de son espace. En fait, le Quartier des spectacles, comme on le connaît depuis quelques années, est devenu essentiellement un lieu de diffusion, tandis que les artistes ont déserté les lofts qu’ils y habitaient autrefois.

C’est ce qui se dégage du livre Le Quartier des spectacles et le chantier de l’imaginaire montréalais, codirigé par Simon Harel, Laurent Lussier et Joël Thibert, et publié aux Presses de l’Université Laval. En effet, au fil des derniers aménagements, les artistes se sont graduellement éloignés du Quartier pour installer leurs espaces de création dans des quartiers plus abordables et moins achalandés.

« Tu ne peux pas te promener avec des feuilles de plywood pendant le Festival de jazz », dit un artiste visuel interrogé par Josianne Poirier, dans un chapitre du livre qui porte sur la place de la création au centre-ville de Montréal.

Mme Poirier a rencontré, en 2010, 16 artistes professionnels des milieux de la musique et des arts visuels et les a interrogés sur leur perception du Quartier des spectacles. « Les rencontres révèlent rapidement que les artistes ne se sentent pas interpellés par le Quartier des spectacles », écrit-elle. « Je ne me sens même pas concerné, même si je suis artiste, même si je m’intéresse à la culture et que je veux réfléchir à tout cela. Ce qui m’intéresse ne se déroule pratiquement pas là », lui dit l’un d’eux.

« La majorité des artistes doutent aussi fortement que leur soit un jour financièrement accessible un espace de création au Quartier des spectacles », écrit encore Josianne Poirier.

Un atelier au Café Cléopâtre

Le livre est né d’un atelier réflexif, qu’on avait nommé en 2011 Striptease Qds, et qui s’était tenu au Café Cléopâtre, le célèbre bar d’effeuilleuses du boulevard Saint-Laurent, qui a résisté aux expropriations liées à l’avènement du Quartier des spectacles. S’y trouvaient alors tant le président du quartier international de Montréal, Clément Demers, que des représentants de la firme Daoust-Lestage, qui ont conçu les aménagements du nouveau quartier, dit Simon Harel, qui a aussi participé au projet Striptease Qds.

Dans ce livre, donc, les directeurs ont voulu dresser une représentation « ni complaisante ni rancunière » du Quartier des spectacles de Montréal tel qu’il existe aujourd’hui. « Les imaginaires montréalais se sont opposés dans le Quartier des spectacles. Maintenant, ils s’y renouvellent », écrivent-ils d’ailleurs en préface.

Tout au long du livre, on sent cependant le sentiment de perte qu’a engendré une aseptisation du paysage, et un éloignement des populations plus marginales qui ont pourtant fait l’histoire du quartier, des descriptions de Berthelot Brunet, dès les années 1930, à celle des romans de Michel Tremblay. Tout un chapitre, « Quand un quartier devient un Quartier, que peut la fiction ? », signé Robert Schwartzwald, porte d’ailleurs sur la représentation du quartier dans la fiction québécoise.

L’histoire du quartier est d’ailleurs tissée de confrontations. Ainsi, la toute première « Place des Arts », plantée en plein coeur de l’actuel Quartier des spectacles, était un endroit animé par le sculpteur Robert Roussil et le syndicaliste Henri Gagnon, de 1947 à 1954. « Il s’agit d’un atelier collectif ouvert aux artistes où se tiennent également un ciné-club, des comités de quartier, des débats et des expositions. Le lieu est habité par un esprit populaire et on y discute, entre autres choses, de communisme », écrit Josianne Poirier. La Ville fait fermer l’endroit « en évoquant des questions d’hygiène ». Et le complexe de la nouvelle Place des Arts, abritant la salle Wilfrid-Pelletier, qui verra le jour dans les années subséquentes, est considéré par le noyau d’artistes de la première mouture comme « la Place des autres », soit un espace destiné à l’élite économique plutôt qu’aux artistes.

« Dans les années 1950 et 1960, le secteur aujourd’hui occupé par le Quartier des spectacles apparaît déjà déchiré par des enjeux qui touchent au développement culturel et aux différentes conceptions du rôle de l’art dans la société », poursuit Mme Poirier.

Grands diffuseurs

Encore aujourd’hui, plusieurs acteurs se plaignent de l’hégémonie exercée par les grands diffuseurs, nommément l’équipe Spectra, Tourisme Montréal et la Société de développement Angus, dans l’élaboration du projet de Quartier des spectacles.

« Du Spectrum au Café Cléopâtre, des acteurs importants de la construction du Quartier des spectacles, dont L’équipe Spectra, Tourisme Montréal et la Société de développement Angus, ont imposé une certaine vision, promu un spectacle officiel stérilisé marqué par un refus de la vitalité artistique, festive et populaire du quartier », écrivent les auteurs Jonathan Cha et Eleonora Diamanti.

Reste que le Quartier des spectacles est en quelque sorte « sciemment inachevé », comme l’écrit Joël Thibert, puisque ses grandes esplanades dégarnies permettent aux organisateurs de festivals de les aménager à leur guise, selon les besoins du moment. Il est aussi inachevé parce que l’esplanade Clark, prévue au départ, n’a jamais été construite, en raison de querelles entourant le projet d’aménagement d’un stationnement souterrain à cet endroit.

En ce sens, le Quartier des spectacles reste donc une sorte de « plage blanche » sur laquelle tout reste à écrire.

En entrevue, Simon Harel refuse d’ailleurs d’être pessimiste quant à l’avenir de ce projet. « Il faut voir ce que ça va devenir dans cinq ou sept ans », dit-il, évoquant une possible « réappropriation » des lieux par les citoyens.

Le Quartier des spectacles et le chantier de l’imaginaire montréalais

Simon Harel, Laurent Lussier, Joël Thibert, Presses de l’Université Laval, Québec, 2015, 220 pages