Le manque de temps, ennemi numéro un de la culture

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Plus de temps pour aller au cinéma, assister à une première de théâtre ou feuilleter le tout dernier Goncourt ? Le manque de temps est devenu l’ennemi numéro un de la consommation culturelle. Le temps consacré aux activités culturelles a littéralement piqué du nez au cours des dernières décennies, affirment certaines études, au point qu’on ose maintenant parler d’un déclin généralisé de la culture. Paradoxalement, l’offre culturelle n’a jamais été aussi florissante. Sommes-nous mûrs pour une nouvelle révolution culturelle ?

Déclin ou mutations

Adieu civilisation des loisirs, la contraction du temps consacré à la détente ces dernières années a frappé de plein fouet celui investi dans la culture, affirme le récent bouquin de Gilles Pronovost, Que faisons-nous de notre temps ? 24 heures dans la vie des Québécois. « Les études d’emploi du temps permettent de conclure à un indéniable déclin du temps quotidien consacré à la culture », tranche le nouvel ouvrage.

En 1992, 45,5 % de la population pratiquait au moins une activité culturelle par jour, une proportion passée à 33,5 % en 2010. Grosso modo, le Québécois moyen alloue 40 minutes par jour à diverses activités culturelles, une tendance à la baisse qui a amorcé son déclin au tournant des années 2000.

Les plus récentes données compilées par Gilles Pronovost, professeur émérite associé au Département d’études en tourisme et loisirs de l’Université du Québec à Trois-Rivières, démontrent que la tendance est mondiale. La France, autrefois championne de la culture, est devenue le cancre, avec un menu culturel moyen passé de près d’une heure par jour au milieu des années 1980 à moins de 30 minutes en 2010. Pire que celui des Américains et des Québécois. « On sort moins, on va moins dans les musées. Seul le temps consacré à la télévision est à la hausse », note le chercheur.

Troublant constat, le gros de la consommation culturelle repose sur le tiers de la population, une minorité culturellement active dont les habitudes, elles, se sont maintenues au cours des décennies. Ce noyau d’« hyperactifs culturels » consomme trois fois plus que le reste de la population, mais son vieillissement et son poids démographique de plus en plus ténu annoncent des jours difficiles pour diverses institutions culturelles.

Le livre en péril

Dans le ressac qu’accuse le temps de loisirs, le livre s’avère le plus grand perdant. S’il est toujours le loisir le plus populaire après l’écoute de la télévision et de la radio, le temps de lecture dans les temps libres a dégringolé de 10 % à 5 % depuis 30 ans. « Il y a un net déclin, y compris du temps de lecture de livres, de journaux et de magazines en ligne, surtout chez les jeunes, qui consacrent plus de temps à naviguer et à chercher sur le Web », note l’auteur.

Petite lueur d’espoir, des données inédites obtenues par Le Devoir du ministère de la Culture et des Communications (MCC) révèlent que la pratique de la lecture elle-même est en légère remontée, et qu’un peu plus de gens déclarent lire des livres (82 % en 2014), des journaux (78 %) sur papier ou support numérique.

Depuis 2005, le Québécois passe en moyenne deux heures de plus par semaine devant le petit écran (pour un total de 17,3 heures par semaine en moyenne) et 55 minutes de plus sur Internet depuis 2009, rognant sur le temps alloué aux autres activités.

La grosse part d’ombre dans ce tableau demeure le nouveau rôle joué par les médias sociaux et le Web, devenus les véhicules d’une part importante de la consommation culturelle. « Il y a une réalité de multiactivités sur le Web, durant lesquelles se glissent des activités culturelles qui échappent aux méthodes de calcul », affirme Gilles Pronovost.

Révolution en marche ?

Ces bouleversements commandent un changement radical de la relation entre les acteurs culturels et le public. « Si le déclin de la culture est dû à la hausse des heures travaillées, c’est un phénomène sociologique dont il faut tenir compte. Si on s’en tient à une offre traditionnelle de la culture, on est condamné à une marginalisation, car ce modèle ne convient qu’aux tranches d’âge plus âgées », ajoute-t-il.

Une étude récente du National Endowment for the Arts (NEA) aux États-Unis révèle aussi que pour 47 % des gens, le manque de temps est la principale barrière à la consommation culturelle. Comment rejoindre un public pressé par le temps quand la majorité des institutions se limitent à des heures d’ouverture de 10 à 17 h, ou de 20 à 23 h pour les arts de la scène ? Une rigidité anachronique qui ne convient plus qu’aux « omnivores culturels » à la retraite, dont les sorties se feront de plus en plus rares avec l’âge, estime Simon Brault, directeur du Conseil des arts du Canada. « Notre enjeu premier est le renouvellement des publics. Pour cela, il faudra tenir compte de la gestion du temps, qui est un problème chez les jeunes générations. »

Les nouveaux rapports du public à la culture, sur le Web ou parréseaux sociaux interposés, révèlent que la donne a changé. Le besoin de socialisation est devenu la première raison invoquée, avant l’apprentissage, pour justifier une sortie culturelle, constate l’étude du NEA. « Il faut répondre à ce besoin de socialisation. À ce titre, les musées connaissent des hausses spectaculaires de fréquentation dans le monde entier, car ils ont su comprendre ce besoin en créant des événements et des communautés. » Selon le MCC, 44 % des Québécois ont fréquenté un musée en 2014, comparativement 31 % en 1979.

Simon Brault donne l’exemple du Musée des beaux-arts de Montréal, dont les chiffres de fréquentation caracolent autour du million de visiteurs, depuis que son offre aux écoles, aux familles et en soirée a été bonifiée, en ajoutant concerts, conférences et activités à son programme d’expositions.

« On n’entre plus dans un restaurant sans avoir regardé les avis sur TripAdvisor. Pourquoi cela n’existe-t-il pas dans le milieu culturel ? Le public, à la recherche d’expériences, s’attend à autre chose des institutions culturelles. Notre façon de participer à la culture est en totale mutation. »