Dix biblios d’ailleurs vues d’ici

La technologie des lunettes Oculus Rift est au service des Montréalais.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La technologie des lunettes Oculus Rift est au service des Montréalais.
Les pieds suspendus au-dessus du vide, dans la bibliothèque de Copenhague, au Danemark, un vertige me prend. Je m’agrippe à l’accoudoir de mon fauteuil. En réalité, je suis assise dans une salle de la Grande bibliothèque de Montréal, et je participe à l’exposition La bibliothèque, la nuit, une installation signée du dramaturge Robert Lepage et de l’écrivain Alberto Manguel.
 

Inspirée du livre La bibliothèque, la nuit, d’Alberto Manguel, l’installation du même nom permet de visiter dix fascinantes bibliothèques du monde à l’aide de la technologie des lunettes Oculus Rift, qui permettent une expérience d’immersion en trois dimensions.

Chacune des bibliothèques a été choisie pour l’expérience différente qu’elle fait vivre au visiteur.

La bibliothèque universitaire de Copenhague a ceci de particulier que ses livres ne sont pas classés et qu’ils ne peuvent être consultés. C’est ce qu’on appelle des « livres morts », expliquait lundi Robert Lepage en conférence de presse. La bibliothèque n’est ainsi fréquentée que par des usagers qui y apportent leurs ordinateurs.

La bibliothèque de Sainte-Geneviève, à Paris, a pour sa part été conçue pour être abordée différemment, de nuit et de jour. Pour Alberto Manguel, la lumière du jour fait appel à la raison, plus virile. Celle de la nuit stimule l’intuition, plus féminine. L’ordre alphabétique ou thématique, auquel on se fie le jour, laisse place la nuit à une fréquentation des rayons plus libre, plus instinctive.

Casque et lunettes sur la tête, on visitera ainsi, à raison de quelques minutes chacune, la bibliothèque d’Alexandrie, celle du Nautilus, soit la bibliothèque imaginaire tirée du livre de Jules Verne Vingt mille lieues sous les mers. On entre dans la bibliothèque du Parlement du Canada, mais aussi dans celle du Congrès américain, à Washington. On séjournera aussi dans la bibliothèque du temple Hase-Dera, à Kamakura, au Japon, dans celle de l’abbaye d’Admont, dans les Alpes autrichiennes, dans la bibliothèque José Vasconcelos, à Mexico, ou dans la Bibliothèque nationale et universitaire de Bosnie-Herzégovine, à Sarajevo.

Ces bibliothèques n’ont pas été choisies parce qu’elles sont les plus spectaculaires, mais parce qu’elles invitent à des expériences différentes, précise Robert Lepage.

On veut aussi proposer une réflexion sur ces temples du savoir, qui ont traversé les âges, mais qui doivent de nouveau faire face au défi de la révolution technologique.

« Plusieurs bibliothèques ont disparu sous le gouvernement Harper, a dit M. Manguel. Maintenant, on espère qu’elles reviendront. »

Au-delà du savoir qu’elles mettent à la disposition du public, les bibliothèques sont aussi des lieux de rencontre, comme en témoigne entre autres le cas de la bibliothèque mexicaine de José Vasconcelos.

Technologie

La bibliothèque, la nuit est le projet le plus ambitieux, à ce jour, pour ce qui est de l’utilisation de la technologie des lunettes Oculus Rift, selon Robert Lepage. À ce jour, cette technologie a surtout été utilisée dans le monde du jeu vidéo, principalement sous forme de démonstrateurs.

Pour Robert Lepage, cette technologie pourrait rapprocher les deux arts que sont le cinéma et le théâtre. Mais il reconnaît que cette technologie a pourtant ses limites.

Ainsi, elle ne permet pas, bien sûr, de lire les livres des bibliothèques visitées.

Or, une bibliothèque présente une forme « d’autobiographie » de son lecteur, rappelait lundi Alberto Manguel.

Elle contient également une biographie de l’ensemble de ses lecteurs, ajoutait-il.

Pour Lepage, elle propose également un passage entre l’expérience collective et l’expérience individuelle, un trajet qu’il a tenu à exploiter dans chacune des capsules présentées dans La bibliothèque, la nuit.

Dans la pièce réservée à l’expérience, on a recréé une forêt d’arbres. Le livre ne provient-il pas lui-même de la forêt ?

Chacun est invité à prendre place à une table éclairée par une lampe de bibliothèque, avant de se coiffer d’un casque Oculus Rift.

Par la seule direction de son regard, il pourra sélectionner le symbole de la bibliothèque par laquelle il commence sa visite. Les noms des bibliothèques ne sont pas indiqués à ce moment-là de l’expérience, pour augmenter l’effet de surprise et de découverte. Puis, le voyage peut démarrer.

Fou de lecture, Alberto Manguel a écrit de nombreux livres sur « les mots et sur le monde ».

Argentin d’origine, il a été profondément marqué par sa rencontre avec l’écrivain Jorge Luis Borges, qui a lui-même dirigé une bibliothèque et qui est devenu aveugle à la fin de sa vie.

« Toute mon oeuvre est un hommage à Jorge Luis Borges », disait-il hier. Robert Lepage et Alberto Manguel se sont aussi rencontrés il y a plusieurs décennies, alors que Lepage faisait ses premières armes avec La trilogie des dragons.


« J’ai eu la chance de rencontre deux génies dans ma vie, dit Manguel, Jorge Luis Borges et Robert Lepage. » Rien de moins.

L’exposition La bibliothèque, la nuit est à la Grande bibliothèque pour une période de dix mois, soit jusqu’au mois d’août 2016. On conseille de réserver sur le site banq.qc.ca, puisqu’on ne peut y accueillir que 40 personnes en même temps. Les frais d’entrée sont de cinq dollars pour les abonnés de BANQ et de 10 dollars pour les non-abonnés.

La bibliothèque d’Alberto Manguel

Alberto Manguel ne lit pas de livres numériques. Pas plus qu’il ne lit sur des papyrus, a-t-il commenté en entrevue. Il lit des livres, tout simplement.

La bibliothèque de l’homme de lettres, qui compte quelque 40 000 titres, avait trouvé asile il y a 15 ans dans un presbytère du XIIe siècle, dans un petit village de France.

Or, Alberto Manguel doit déménager à New York, dans un petit appartement qui ne peut accueillir tous ces livres.

Présentement, des gens de l’Université McGill ont entrepris de dresser un catalogue de cette imposante bibliothèque.

L’écrivain ignore toutefois ce qu’il adviendra de sa collection.

« J’attends des offres », dit-il.

 

La bibliothèque, la nuit

Grande Bibliothèque, salle d’exposition, niveau M, du 27 octobre 2015 au 28 août 2016. Public visé : 14 ans et plus.