Musique au jardin (particulier)

Si on a la chance d’être compté parmi les invités, on peut accéder à la cour verdoyante du Village qui héberge les concerts intimes d’«In my garden».
Photo: Marie Sébire Si on a la chance d’être compté parmi les invités, on peut accéder à la cour verdoyante du Village qui héberge les concerts intimes d’«In my garden».
C’est un projet rassembleur, autogéré, bâti par quatre amis mélomanes dans un jardin du centre-ville de Montréal. Cinq ou six fois par été, de la mi-mai jusqu’au début de l’automne, In my garden reçoit deux groupes de la scène musicale émergente pour un concert inédit devant un petit public, cinquante personnes tout au plus. Filmé, puis édité, ce concert est ensuite lancé sur les réseaux sociaux. Le but : donner voix à la relève.


Des soirées au jardin, Sandra Matéo et Alexandre Pareja en ont toujours fait à petite échelle, entre amis proches. Mais quatre ans après leur arrivée dans le Village, où ils ont le pied dans une grande cour calme dissimulée par un portail, le couple a voulu faire de sa passion dilettante pour la musique une affaire collective, profitable tant pour les artistes indépendants montréalais que pour les mélomanes — d’ailleurs nombreux à chercher, jalousement, de telles scènes underground.

Une discussion avec les voisins et quelques perches tendues ont suffi pour démarrer, en mai 2014, la websérie In my garden, une plateforme pilotée bénévolement par le couple et deux amis en parallèle à leur vie professionnelle. En plus de deux concerts, le projet intègre un barbecue, dont la matière première est fournie par les marchés publics de Montréal, et l’expo d’un artiste local en arts visuels. « À la base, on est partis sur une idée de partage, lance le cofondateur Alexandre Pareja, dont le métier de vidéaste photographe sert la portion vidéo du projet. Ici, tout est gratuit. C’est un échange, un mélange d’arts. On veut réunir des gens et passer un bon après-midi. »

   

Scène émergente

À chacune de ces sessions acoustiques au registre semi-doux (question de ne pas enterrer le voisinage), deux groupes du spectre folk-pop-indie-rock se succèdent sur une petite scène aménagée contre le mur du bâtiment voisin. En 45 minutes, chaque band joue trois fois la même pièce, avec les variations que dicte le live. La meilleure prise servira de capsule vidéo « officielle », mise en ligne sur le site Web d’In my garden quelques semaines plus tard pour partage immédiat — et la visibilité qui vient avec l’effet domino des réseaux sociaux.

« On a une politique là-dessus : on veut faire valoir des artistes émergents, aussi bien francophones qu’anglophones, explique le vidéaste. On passe beaucoup de temps, surtout Sandra, à écouter de la musique sur Internet, à chercher, chercher, et on finit par trouver les petites perles. » Pour sa première saison, regroupée en janvier sur une compilation Bandcamp, In my garden a d’ailleurs reçu au jardin des têtes qu’on commence à reconnaître : Les Deuxluxes, Caltâr-Bateau, Clay and Friends, Le Winston Band… et Orloge Simard, le seul à s’être produit en plein mois de janvier lors d’une session hors série à valeur de test. « On l’a essayé, s’amuse Sandra Matéo. Il faisait moins dix, les musiciens ont eu vite les mains glacées. Mais on aimerait le refaire. »

À échelle humaine

Comme le jardin d’In my garden est privé, l’accès est de facto limité à une cinquantaine de personnes, parfois moins, parfois plus, chacune invitée individuellement ou sur demande. Agrandir l’auditoire ? Ça n’intéresse pas les organisateurs ; plus c’est petit, plus c’est authentique. « Ce serait moins sympa d’être 150 personnes, statue Alexandre Pareja. Il y a un côté intimiste, unique, rare, c’est un moment à part entière. » L’équipe réfléchit néanmoins à une extension du concept qui n’en pervertirait pas le sens — jouer dans un jardin public, voire exporter In my garden dans une ville étrangère, comme Buenos Aires. Là-bas, le but serait le même : restituer « l’âme » d’un lieu par sa musique et la diffuser à un plus large public.

Lors du passage du Devoir dans le jardin, le 12 juillet, c’est justement ce qui marque, d’emblée : l’esprit convivial, l’espace partagé, la caisse de résonance formée par les bâtisses avoisinantes et les escaliers en colimaçon. En cette journée caniculaire, la foule est plutôt timide, rabattue au bord des galeries. « Approchez ! » crie Donald Legault, le graphiste de l’équipe, en battant des bras. Au bord de la scène, le pianiste et preneur de son Ludovic Vauthier ajuste ses appareils. Les caméras sont prêtes. Une enfant a grimpé sur les épaules de papa, des couples et des voisins sont assis dans l’herbe.

Il y aura d’abord captation de The Rising Few, puis de Seb Black — venu, chose inhabituelle, avec un arsenal de sept musiciens. Sur scène, contrebasse, trompette, tambourin, batterie, saxophone et guitares se renvoient la note. Aux trois quarts du spectacle, un vieil homme passe le portail, se glisse dans la cour et observe un moment. Il repartira juste avant la séance unplugged improvisée en fin de concert, petite liberté de jardin.

Aimer, partager

Cette ambiance décontractée, couplée d’une captation professionnelle, est précisément ce qui galvanise et le public, et les musiciens. « Les petits groupes ont besoin de jouer plus, et pour ça il faut plus d’opportunités. Pour qu’un band original grandisse, il doit se construire un public », lance Karim Terouz, le chanteur du groupe The Rising Few, attrapé, luisant, après sa prestation. « Ce qui est le plus tough, dans le milieu, c’est de se faire voir, avance pour sa part Seb Black. Tu dis jamais non. Et ici, c’est une belle occasion de pratiquer ensemble. »

Pour chaque groupe de passage au jardin, la promesse d’une visibilité est un encouragement. Chaque vidéo publiée sur YouTube est archivée sur le site d’In my garden et les sessions apparaissent en photos, liens et autres pages sur les plateformes du projet, dont Facebook. Le morceau joué au jardin devient ainsi un « moment unique » capté sur pellicule, avance Sandra Matéo — sorte de vidéoclip d’un jour marqué d’un sceau. « Ça les aide forcément et c’est important pour eux. Tu ne peux pas exister si tu n’as pas de vidéo, c’est fini cette époque, juge Alexandre Pareja. Exister sur Internet, c’est exister, quoi. »

In my garden

Concerts gratuits, contribution volontaire. Sur invitation. À venir en août : séances semi-nocturnes avec solistes. Calendrier : inmygarden.ca, facebook.com/inmygarden.