Les portraits sentis de Marion Wagschal

Marion Wagschal photographiée devant l’une de ses toiles
Photo: Annik MH De Carufel Marion Wagschal photographiée devant l’une de ses toiles
Pour Marion Wagschal, la pleine reconnaissance a tardé à venir. Elle arrive enfin avec cette exposition au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), le premier solo muséal au Québec en carrière pour la peintre montréalaise. L’exposition survole près de 50 ans d’une production faite de portraits et de scènes allégoriques que les compositions ambiguës et la facture expressive rendent hautement singulière.
 

Lors de notre rencontre dans les salles, le montage de l’exposition progressait avec aisance. À quelques jours de l’inauguration de ce solo organisé en collaboration avec le Musée des beaux-arts de la Nouvelle-Écosse, où une première version a été présentée l’été dernier, l’artiste a l’oeil brillant, le sourire facile. Elle se dit satisfaite à la vue de ses tableaux dont les plus anciens remontent aux années 1970. « Je n’oserais entreprendre une telle chose aujourd’hui », avance-t-elle pour souligner l’ampleur du travail accompli.

Devant les toiles aux dimensions imposantes, c’est également le parcours de sa vie qu’elle retrace tant il y a de son histoire personnelle. Les récits affleurent pour chacun des tableaux qui donnent à voir avec empathie une galerie de personnages, dont elle-même à plusieurs âges, les membres de sa famille et ses amis.

Pour la conservatrice de l’art québécois et canadien contemporain Marie-Ève Beaupré, affairée dans les salles au montage, l’exposition est l’occasion de prouver la pertinence actuelle de l’art de Wagschal face à une nouvelle génération de peintres en voie de s’imposer. Le travail de l’artiste est relativement resté dans l’ombre à une époque où les factions artistiques étaient plus rigides, comme dans les années 1960 et 1970, où la peinture dominait par son abstraction géométrique ou qu’elle se voyait tomber en disgrâce au profit de pratiques novatrices comme la vidéo, la performance et l’installation.

Avec sa peinture figurative expressionniste, Marion Wagschal faisait bande à part, ce dont elle ne semble pas avoir souffert, motivée par ses convictions inébranlables à vouloir fabriquer des images complexes liées à ses expériences. Dans une perspective féministe, ce parcours tient lieu de résistance pour être allé à l’encontre des modèles dominants au masculin.

Récits de vie

Sans égard à la chronologie, une première salle réunit des oeuvres où reviennent avec récurrence les liens d’amitié et la filiation.

L’artiste raconte devant The Birthday Party que le MBAM en a fait l’acquisition lors de sa présentation en 1971. En voulant signifier le cycle de la vie, elle a multiplié par la fiction son image, de bébé à vieille dame. La facture est naïve, lumineuse et propre, en un sens, ce qui l’écarte franchement du faire caractérisant toutes les autres oeuvres, plus blafard et expressif, et qui les rend si troublantes. Il en est ainsi de Artists and Children (1988), que le Musée a récemment ajouté à sa collection.

Ici et là, son enfance passée à Trinité se manifeste comme dans Cyclorama (1988) où elle décline, dans un paysage cette fois surréaliste, sa figure dans des rôles réels ou imaginaires, dont en peintre. Ses oeuvres sont également profuses quand il s’agit de sa mère, à travers laquelle elle relate le passé de ses parents juifs qui ont fui l’Allemagne nazie.

Devant un portrait saisissant de la figure maternelle l’artiste confie, encore marquée par ce geste hardi, qu’elle n’a pu résister au désir de la photographier morte. L’emprise du passé familial s’exprime aussi dans Tales from the Schwarzwald as Told by my Mother qu’elle avoue avoir eu du mal à finir, y travaillant sur 23 ans. L’image touffue présente les souvenirs relatés sous forme de vignettes imbriquées dans un motif de courtepointe.

Nombre des surfaces peintes font voir des compositions rabattues où s’agglutinent des motifs répétés, tels des fleurs, du paisley ou des formes géométriques, que l’artiste rattache à la broderie qu’elle dit avoir pratiquée avec plaisir étant enfant. Évocateurs des liens tissés, les éléments décoratifs intriqués se multiplient sur les draps, les jetés et les couvertures, montrés à la faveur de mises en scène bien souvent campées dans le lit conjugal.

Comme il en est des souvenirs filtrés par la mémoire et le passage du temps, la fabrication de ces oeuvres relève du palimpseste. Elles décantent des expériences personnelles aux affects prononcés. Dans ses portraits, Wagschal dépeint l’intimité de ses modèles avec leur corps vulnérable, à savoir sexués, vieillissants et parfois malades. Plus tactile qu’optique, sa peinture dévoile des corps refusant les normes et l’idéalisation.

Angle critique

Dans l’autoportrait Cyclops (1978), l’artiste dit s’être inspirée de peintres du passé s’étant représentés au travail plein d’assurance. Elle se montre dans ce rôle, le regard presque défiant, mais à la différence qu’elle se trouve nue, comme il en était traditionnellement de la place des femmes en art, modèle ou muse plutôt qu’artiste. Le tableau, rappelle-t-elle, était de l’exposition déterminante Art et féminisme au Musée d’art contemporain de Montréal en 1982.

L’angle critique de son travail s’affirme également dans sa manière d’intégrer et de revisiter les figures canoniques, et masculines, de la peinture que sont Goya, Manet et Schiele par exemple. Elle a forgé son style à travers les emprunts à l’histoire de l’art dominante, dévoilant ainsi les schémas narratifs fondés sur l’exclusion qui la caractérise, mais qu’elle redéfinit par le fait même.

Là, comme dans la représentation de sa famille biologique, ou élective, les désignations se font troubles, les identités sont instables. Ce que confirme encore la plus récente oeuvre de l’exposition, The Melancholy of Carnivores (2014). Les masques se superposent sur les visages tandis que les corps s’hybrident en figure animale, rappel cru d’une condition commune fondée sur la vie.

Marion Wagschal en quelques dates

1943 Naissance à Port-d’Espagne à Trinité

1951 Arrivée au Canada

1965 Première exposition solo, à la Jason Teff Gallery de Montréal

1967 Maîtrise en Beaux-Arts, Université Concordia

1972-2009 Enseigne au Département des arts de l’Université Concordia

2010 Est depuis représentée par la galerie Battat Contemporary de Montréal

Marion Wagschal: Portraits, souvenirs, fables

Musée des beaux-arts de Montréal. Du 9 avril au 9 août 2015.