S’affranchir des frontières

Ludivine Maggi Collaboration spéciale
Pierre Jeanneret, architecte. Maisons gouvernementales à deux étages, à Chandigarh, en Inde, en 1956.
Photo: PIerre Jeanneret Pierre Jeanneret, architecte. Maisons gouvernementales à deux étages, à Chandigarh, en Inde, en 1956.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Photographies, dessins, estampes, archives, études conceptuelles, dessins, plans et maquettes : autant de pièces qui constituent la collection permanente du Centre canadien d’architecture (CCA). Des trésors le plus souvent méconnus du grand public, dont certains datent du XVe siècle. Une collection riche que le Centre essaie de rendre visible le plus largement possible par l’organisation d’expositions temporaires, par le prêt de sa collection à des expositions itinérantes ici ou à l’étranger, ainsi que par la numérisation d’une partie de ses documents.

« Environ 30 % de notre collection permanente est numérisée et accessible sur le site Internet du Centre, explique la conservatrice en chef du CCA, Giovanna Borasi. Notre but n’est pas de la numériser dans son intégralité, mais de le faire de façon plus ciblée et plus cohérente pour donner un aperçu, un échantillon du travail d’un architecte. » Comme le souligne Mme Borasi, la numérisation apporte un aspect visuel supplémentaire aux internautes, car toutes les informations de la collection permanente sont déjà répertoriées dans le catalogue en ligne.

Même si la collection permanente n’est pas présentée aux visiteurs comme dans un musée traditionnel où ils déambuleraient à leur gré, ils peuvent la consulter sur Internet de chez eux, sur rendez-vous ou en avoir un aperçu lors d’expositions organisées par le CCA ou par d’autres musées. En ce moment, l’exposition Merveilles et mirages de l’orientalisme, au Musée des beaux-arts de Montréal, présente trois livres et une photographie de la collection permanente. « Ce prêt permet de toucher un autre public, de ne pas rester isolé, car notre public est très ciblé, assure la conservatrice. Le prêt d’objets dans un autre lieu donne à voir la qualité de notre collection, tout en renforçant notre visibilité. » En effet, bien que la collection permanente soit davantage constituée pour être étudiée et utilisée dans le cadre de recherches, le CCA entend bien garantir son accessibilité au grand public.

De la Renaissance à Autocad

À ce jour, la collection comprend plus d’un demi-million de pièces qui reflètent la vision du CCA. « Le Centre n’acquiert pas des archives, des dessins ou des photographies d’architectes pour documenter leur travail final, souligne la conservatrice en chef. Ce que nous voulons, c’est documenter un processus d’idéation qu’un auteur, que ce soit un architecte, un écrivain ou un dessinateur, a dans le développement d’une pensée architecturale. » De l’objet précieux de la Renaissance au fichier Autocad (un logiciel de dessin assisté par ordinateur qu’utilisent les architectes), le Centre canadien d’architecture se demande toujours quel matériel illustrerait le mieux ce qui se cache derrière une pensée architecturale.

Une ligne directrice à l’origine de la diversité de la collection permanente. « Par exemple, vous trouverez des archives rassemblant toutes les communications d’un architecte, comme celles concernant la logistique d’une construction, les matériaux ou encore ses échanges d’idées », avance Giovanna Borasi. Une collection permanente plurielle constituée grâce aux diverses donations reçues par le CCA.

Cependant, tout n’a pas son droit d’entrée au CCA. Un choix s’impose selon la ligne directrice que se donne le Centre, comme le précise Mme Borasi. « Le CCA s’intéresse à une architecture porteuse d’idées. Les archives que nous cherchons viennent documenter et expliquer ces idées. Pour donner un exemple, nous ne voulons pas de maquettes faites pour une exposition, mais seulement des maquettes qui ont aidé l’architecte dans sa réflexion sur le volume ou les matériaux. »

Du papier au numérique

La collection permanente agit comme le miroir d’une époque et de l’évolution de la pratique architecturale. Actuellement, le plus grand défi du CCA réside dans l’exploration des années 1990. Avec l’avènement de l’utilisation d’ordinateurs et de logiciels tridimensionnels, cette période marque un véritable tournant dans la pensée architecturale. Pour le CCA, il s’agit alors de préserver et de donner l’accès aux fichiers issus de ces logiciels. « Cela nécessite un énorme travail de recherche, car ces logiciels étaient parfois programmés par les architectes eux-mêmes », avance la conservatrice en chef.

En plus des défis informatiques qu’il faut relever, le CCA doit aussi composer avec sa volonté d’acquérir les oeuvres complètes des architectes des années 1990. « Récemment, nous avons reçu une partie des archives de l’architecte portugais Álvaro Siza, assure Mme Borasi. Il est important pour nous qu’il n’y ait pas tout au Canada en raison du lien de l’architecte avec le Portugal. Nous avons donc établi une collaboration avec la Fundação Gulbenkian et la Fundação de Serralves afin d’établir un réseau d’archives à une échelle internationale et de partager la connaissance avec ces établissements. »

Gardien de l’architecture internationale

Reconnu pour son rayonnement et sa collection permanente au niveau international, le CCA fait figure de gardien de la pensée et du travail des architectes. « C’est important pour un architecte ayant travaillé dans le monde entier de savoir que, après sa mort, son oeuvre sera mise en valeur dans un lieu renommé comme le CCA », convient la conservatrice.

D’après Mme Borasi, le Centre a acquis une réputation internationale grâce à un travail de longue haleine. « Dans les premières années du CCA, des efforts ont été faits pour bâtir une collection internationale. »

Une réputation qui a permis au Centre de faire voyager ses expositions, comme celles intitulées Archéologie du numérique et Archéologie du numérique : environnements virtuels, objets interactifs, à l’École d’architecture de l’Université Yale, à New Haven (Connecticut), ou Architecture en uniforme : projeter et construire pour la Seconde Guerre mondiale, au Musée national d’art du XXIe siècle de Rome, présentée jusqu’au 3 mai 2015. Selon Mme Borasi, « quand nos expositions voyagent, c’est aussi notre lecture de la collection qui s’exporte ». Le caractère international des expositions incite le Centre à se poser des questions qui dépassent les frontières québécoises et canadiennes. La conservatrice en chef du CCA soutient que, lorsqu’une exposition est montée, le Centre met toujours en évidence une idée qui peut être intéressante hors de Montréal. « Nous parlons aussi bien au public d’ici que d’ailleurs. »