Le Canada est en train de perdre la mémoire

Selon le Conseil des académies canadiennes, beaucoup des systèmes utilisés pour documenter le patrimoine culturel au pays ne scrutent plus forcément les endroits où le présent se raconte désormais : les réseaux sociaux, les blogues, les journaux en ligne, les tablettes et les téléphones mobiles.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Selon le Conseil des académies canadiennes, beaucoup des systèmes utilisés pour documenter le patrimoine culturel au pays ne scrutent plus forcément les endroits où le présent se raconte désormais : les réseaux sociaux, les blogues, les journaux en ligne, les tablettes et les téléphones mobiles.

La conservation et la numérisation du patrimoine documentaire canadien sont en train de prendre un important retard sur son époque, tout comme sur le reste du monde. La conséquence est un risque de plus en plus élevé de laisser sur le présent en cours des parts d’ombre aux générations futures, indique un important rapport sur la mémoire collective du Canada à l’ère du numérique.

Ces vides documentaires seraient d’ailleurs plutôt paradoxaux dans une société qui n’a jamais autant communiqué, produisant chaque jour des masses d’information, et où, désormais, les institutions versées dans la protection et la diffusion de la mémoire collective sont invitées à « prendre les devants » pour vivre et orienter la révolution numérique en cours, plutôt que de la subir et passer à côté, estime le Conseil des académies canadiennes à l’origine de ce document.

« Au début de la révolution numérique, le Canada était un chef de file mondial en la matière, par exemple avec la mise sur pied du Musée virtuel du Canada », indique Doug Owran président du groupe d’experts internationaux qui a mené cette réflexion sur la révolution numérique et ses impacts sur la mémoire documentaire du Canada. Cet état des lieux a été commandé par Bibliothèque et Archives Canada (BAC). « Mais maintenant, je dirais que nous sommes en retard par rapport à d’autres. »

Scruter aux bons endroits

Selon le rapport, beaucoup des systèmes utilisés pour documenter le patrimoine culturel au pays « ne fonctionnent tout simplement plus avec les moyens électroniques de communication » et ne scrutent plus forcément les bons endroits, là où le présent désormais se raconte : les réseaux sociaux, les blogues, les journaux en ligne, les tablettes et les téléphones mobiles sont du nombre.

« Des décennies d’évolution des technologies numériques ont modifié nos modalités d’interaction, peut-on lire dans le document de 230 pages dévoilé mercredi en fin de journée, mais également la quantité [et la structure] des contenus culturels que nous créons et échangeons. Les types d’objets numériques susceptibles d’être conservés sont de plus en plus nombreux, variés. » Ils sont aussiplus complexes, mélangeant du texte, des films, des vidéos, des photos numériques dans un même document, sans compter le volume de ces contenus numériques, qui « exige désormais de nouvelles façons de les localiser ».

Pour le comité d’experts, cette réalité numérique ne serait pas assez reconnue par les instances chargées de conserver la mémoire collective, pour des raisons techniques en partie, mais également à cause de « contraintes » organisationnelles, idéologiques, politiques « héritées de l’histoire », écrivent-ils : BAC a été créée en 1872 et Bibliothèque nationale du Canada en 1953, à des époques où l’entrée d’un politicien dans une course électorale n’était pas annoncée par lui-même sur Twitter, où les conflits d’idées ne se réglaient pas en vidéo sur YouTube et où les livres étaient uniquement imprimés sur du papier. Le groupe appelle d’ailleurs à un changement de culture dans le milieu des archives qui désormais doit prendre conscience que le numérique n’est pas « une mode passagère », mais plutôt la source d’une « transformation majeure du tissu social », peut-on lire.

L’Association des archivistes du Québec (AAQ) n’a pas été surprise par les conclusions de ce rapport. « Les archivistes suivent la tendance et ne sont pas déconnectés de ce qui se passe, a indiqué sa vice-présidente, Marie-Pierre Aubé. Le numérique est aussi très complexe. Nous devons prendre le temps de bien faire les choses, mais peut-être sommes-nous en train de prendre un peu trop de temps ? »

Du privé dans la mutation

Dans son rapport, le Conseil des académies canadiennes le dit: la préservation de la mémoire collective au Canada, dans une époque de plus en plus numérique, ne peut plus être qu’une mission publique, le secteur privé doit également y prendre part de manière collaborative. Et le bibliothécaire en chef du Canada, Guy Berthiaume, approuve.

« Devant la lourdeur de la tâche, il est clair que Bibliothèque et archives du Canada [BAC] ne va pas pouvoir tout faire toute seule, a-t-il indiqué au Devoir. Le comité d’experts s’est montré très décomplexé sur la place que doit occuper le privé [dans cette mutation]. Et ça me plaît beaucoup. »

Par ailleurs, le Conseil estime que les institutions de la mémoire collective gagneraient à tirer profit des logiques participatives qui accompagnent l’actuelle révolution socionumérique, et ce, pour « redéfinir les relations entre ces institutions et les publics qu’elles desservent ».

« Dans ce présent en transformation, bien sûr, il y a un risque de perte de documentations, dit M. Berthiaume. La quantité de données produite chaque jour est très importante. Il est impossible de tout conserver. »

Selon lui, la révolution en cours est, comme l’affirme le rapport, à prendre très au sérieux, car, si elle est mal négociée, les instances de protection et de transmission du patrimoine aux générations futures pourraient y perdre bien plus que des documents.


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