L’unique presseur de vinyles au pays disparaît

Le vinyle connaît une popularité qui ne se dément pas au Québec depuis quelques années.
Photo: iStock Le vinyle connaît une popularité qui ne se dément pas au Québec depuis quelques années.

À bout de souffle dans un marché en pleine expansion, la petite entreprise RIP-V, seule usine de pressage de vinyles au pays, a vendu ses actifs à un gros joueur américain. Philippe Dubuc, qui a fondé la compagnie en 2007 à Saint-Lambert, pressera ses derniers albums à la mi-janvier, forçant ses clients, dont des étiquettes de disques québécoises comme Dare To Care, Audiogram et Bonsound, à trouver de nouveaux fournisseurs à l’étranger.

Dubuc, 48 ans, a vu son entreprise être de plus en plus occupée depuis quelques mois, en raison de la popularité grandissante du format vinyle. Son épuisement, doublé d’offres intéressantes de presseurs américains à la recherche de nouvelles — et rares — machines, l’ont incité à vendre son entreprise. « J’ai travaillé excessivement fort depuis sept ans, j’ai besoin d’un petit break. » Parmi ses produits célèbres, on retrouve les disques d’artistes comme Vampire Weekend, Arcade Fire, Tom Waits, She and Him et Rancid.

RIP-V, mené presque en homme-orchestre par Dubuc avec quelques employés occasionnels, aurait techniquement pu prendre de l’expansion, car seulement 6 de ses 15 appareils étaient en fonction. Mais pour répondre à la demande, la tâche aurait été immense pour la PME. « On avait des presses déjà prêtes à être utilisées, mais me relancer, repartir à zéro avec de nouvelles machines tout en gardant le même niveau de qualité, c’était une grosse entreprise. En fait peut-être que je suis trop control freak, mais pour moi la qualité c’était super important. Et c’est pas facile de faire des disques vinyles. »

Soucis de qualité

Il y a quelques mois, Dubuc avait déjà vendu à deux autres entreprises ses neuf presses dormantes. Puis, le mot se passant chez les presseurs de vinyles, RIP-V a reçu une offre de rachat d’actifs d’une entreprise qui préfère rester anonyme jusqu’à la signature officielle des papiers, mais que Dubuc, ex-financier à la Banque Nationale, qualifie de « joueur important de la musique américaine ».

RIP-V étant la seule entreprise du genre au Canada, le fait de vendre à des mains américaines n’a pas vraiment dérangé Philippe Dubuc, ses soucis étant davantage à propos de l’expertise et de la qualité future des 33 tours.

« Je voulais un acheteur sérieux. Un, il n’avait pas besoin de moi, et deux, ce sont des gens qui sont dans l’industrie depuis toujours, ils ont engagé du monde qui connaît la fabrication de vinyles. Oui, notre nom va changer avec l’achat, mais tout le monde sait que ces machines-là viennent d’ici et que ça en sera la continuité. »

Un marché en expansion

Alors que le CD est un format en perte de vitesse, le vinyle connaît une croissance fulgurante. Le nombre total de copies pressées reste plus petit que pour le CD, mais les ventes de microsillons ne cessent d’augmenter. Selon des chiffres de SoundScan, leurs ventes ont bondi de 17,7 % dans le monde en 2012. Au Québec, pour la même année, les ventes ont connu une hausse de 57 % par rapport à 2011. Au Canada, cette hausse était de 47 %.

« En ce moment, RIP-V produit environ 10 000 disques par semaine, dit Dubuc. Et je ne fournis pas du tout du tout. C’est une chose qui m’achalait un peu, y’a personne qui est content, parce que ça prend de plus en plus de temps. Même à 10 000 disques par semaine, je ne rattrape pas mon retard. » En comparaison, en 2013, l’entreprise pressait entre 5000 et 6000 disques par semaine.

Philippe Dubuc donne l’exemple du vinyle de The Suburbs, d’Arcade Fire, qu’il presse depuis sa parution en 2010. Pour le marché canadien, il en imprimait grosso modo une centaine par mois. Depuis six mois, la demande a doublé. Idem pour ce disque sur le marché américain. « Au début je recevais des commandes de 2000 copies, et là ma dernière commande pour [l’étiquette] Merge est de 5000. Pour un disque qui a quatre ans ! »

L’impact sur les Québécois

Le départ de RIP-V va causer certains maux de tête aux artistes et aux étiquettes de disques québécoises qui faisaient affaire avec l’entreprise, alors que les disquaires indépendants contactés ne se font pas trop de bile.

Chez la maison de disque Dare To Care, qui fait presser environ 4000 copies vinyles par année chez RIP-V (Coeur de pirate, Malajube, Fontarabie, Avec pas d’casque, par exemple), la nouvelle a été inquiétante. « On était bien content quand RIP-V avait ouvert, c’était juste à côté, ça nous évitait des frais de douanes, raconte Nathalie Gingras, chargée de projet chez Dare To Care. On pouvait réagir beaucoup plus rapidement, et on avait développé une relation d’affaires privilégiée. Souvent, ils pouvaient nous les faire un peu rush. »

Nathalie Gingras explique que devant les autres presseurs américains, les joueurs québécois deviennent de petits clients, un artiste faisant en général imprimer 250 ou 500 copies vinyles d’un nouvel album. « Avec RIP-V, on calculait deux mois avant d’avoir les vinyles. Là, d’après moi, ça va jouer dans le quatre à six mois pour les avoir. »

Chez Bonsound, qui s’occupe de Lisa LeBlanc, Radio Radio et Philippe B, Jean-Christian Aubry croit que son entreprise pourra trouver un fournisseur sans trop de problèmes, mais estime aussi que les délais seront plus grands avant de recevoir les copies. « Et au Québec, on a l’habitude de terminer les albums à la dernière minute », dit Aubry. Ce qui peut être un problème, car selon Nathalie Gingras, « les ventes de vinyles se font majoritairement dans le premier mois après la sortie d’un album. Les ventes risquent de chuter ».

Le propriétaire du disquaire montréalais Aux 33 tours, Pierre Markotanyos, est quant à lui plutôt confiant, et ne croit pas que les artistes d’ici auront du mal à trouver de nouveaux presseurs, en Europe ou aux États-Unis. « Peut-être que les prix vont monter un petit peu à cause de la livraison. Peut-être aussi que ça va ralentir les petits bands locaux, mais je ne pense pas que ça cause un trop gros problème. » Chez Fréquences Le Disquaire, à Saint-Hyacinthe, le propriétaire Jean-François Tétreault estime même que ses clients sont maintenant « habitués à ce que beaucoup de vinyles ne sortent pas à la date prévue », et que la plupart patientent pour acheter leur musique dans ce format plutôt que d’acheter un CD ou de le télécharger.

10 000
Nombre de disques en vinyle produits chaque semaine par RIP-V
14 commentaires
  • Philippe-François Gallant - Inscrit 12 décembre 2014 09 h 06

    Vinyle... cédé à nos amis... REQUINS! "Américains"!

    Quand même Très Désolant... de constater la situation! N'y aurait-il pas eu un "messen" genre Péladeau pour Soutenir et Garder ce trésor CHEZ-NOUS!

    • RONALD LESAGE - Inscrit 12 décembre 2014 15 h 50

      À David Cormier . C'est son entreprise et la décision lui appartient . Vous semblez être plein de ressource et un expert dans la matière ; alors lancez vous en affaire . Félicitations Mr. Dubuc d'avoir obtenu le prix que vous désiriez .

  • David Cormier - Abonné 12 décembre 2014 09 h 06

    Dommage

    Quand même dommage. C'est ridicule, mais en tant qu'amateurs de vinyles, j'étais fier de savoir que nous avions une expertise dans le domaine au Québec. L'équipement nécessaire au pressage des vinyles étant devenu très rare et ce format étant en forte expansion, c'est normal que des géants s'arrachent ces presses. Mais c'est toute une expertise qui quitte le Québec et qui ne'y reviendra fort probablement jamais parce que ces machines ne sont plus fabriquées, car elles coûtent une fortune et plus vraiment personne ne les fabrique de toute façon... Je comprends que le propriétaire était au bout du rouleau, mais je ne peux pas croire qu'avec la folie actuelle dans ce marché il n'était pas possible de faire fonctionner toutes ses presses et de les rentabiliser.

    • Caroline Ohrt - Inscrite 12 décembre 2014 10 h 00

      Ce n'est pas une question de rentabilité, au contraire, la rentabilité de l'entreprise nous a permis d'avoir le prix que l'on désirait.

      Pour ce qui est de l'expertise, je ne vois pas pourquoi elle ne reviendrait pas, nous n'en avions aucune il y a sept ans. Ça se développe, tout ce que ça prend, c'est la passion et la détermination.

      Philippe Dubuc

    • David Cormier - Abonné 12 décembre 2014 11 h 27

      Les presses vont-elles prendre le chemin des États-Unis? Comme je l'ai dit dans mon commentaire, et corrigez-moi si je me trompe, ces presses sont aujourd'hui extrêmement rares et les compagnies se les arrachent. Comment serait-il possible de ramener ce type de machines ici dans l'avenir si personne ne les fabrique et si elles sont possédées par des entreprises étrangères?

      Je me suis peut-être mal exprimé avec le terme "rentabilité". Ce que je dis, c'est que je ne comprends pas que nous n'ayiez pas été en mesure d'exploiter la totalité des 15 machines dans l'état actuel du marché. Vous semblez être au bout du rouleau parce que vous voulez tout faire seul. Vous entourer d'autres personnes bien formées aurait peut-être permis de faire rouler la totalité des machines. Ça aurait peut-être même été plus payant à long terme que de vendre les machines d'un coup aujourd'hui.

      En tout cas, je vous souhaite bonne continuation.

    • Caroline Ohrt - Inscrite 12 décembre 2014 16 h 35

      Oui, elles s'en vont aux États-Unis. Lorsque nous les avons achetées, elles étaient détenues par une entreprise américaine, donc tout est possible.

      Nous avons bien étudié la possibilité de doubler notre taille, mais au niveau coût/bénéfice, vendre était de loin le bon choix. Je connais seulement deux personnes bien formées au Canada pour presser des disques vinyles, et elles sont toutes deux employées par Rip-V (mon pressier - que j'ai formé seul - et moi-même qui a été formé à coup d'essais et erreurs). C'est un art, ce n'est pas comme fabriquer des CD, processus complètement automatisé. J'ignore si vous opérer une petite entreprise, mais s'entourer de personnes qualfiées est plus facile à dire que de réussir, surtout dans un domaine en voie de disparition.

      Merci pour vos bons mots!

  • Sylvain Auclair - Abonné 12 décembre 2014 10 h 36

    Mais où va-t-on?

    On préfère vendre une entreprise prospère à l'étranger plutôt que d'embaucher des employés! Et, ce faisant, on cède encore du contrôle sur notre économie et notre culture. Pas étonnant qu'on aille dans le mur!

    • RONALD LESAGE - Inscrit 12 décembre 2014 15 h 53

      Que voulez vous qu'on y fasse , avec le gouvernement qu'on a et les contraintes grandissantes pour les p.m.e. . Aucun chef d'entreprise ne doit gérer ses affaires tel mère Thérésa .

    • Sylvain Auclair - Abonné 12 décembre 2014 22 h 30

      Mais il faisait de l'argent, non?

  • Jean-Louis Ostrowski - Inscrit 12 décembre 2014 10 h 55

    Nostalgie?

    Techniquement, les disques vinyles ne sont pas aussi performants que les CD, CD que l'on pourait encore améliorer (48kHz 24 bits au lieu de 44Khz 16 bits)

    Comment expliquer le regain, qui reste cependant limité, du disque vinyle?
    Je crois que cela touche un petit milieu de "hi-fistes" nostalgiques mais j'en comprend certaines raisons. Les tables tournantes sont de beaux objets et voir les voir fonctionner est un plaisir esthétique, doublé d'une impression de "magie". Il y a aussi les pochettes dont certaines sont des oeuvres d'art. En bref on a pas la sensation de dématérielisation que les techniques numériques induisent.

    Je posséde une collection conséquente de vinyles que je transfère finalement sur CD pour des raisons pratiques de manipulation, et qui stoppe l'inévitable dégradation de la surface de ces beaux objets.

    Quant à la disparition de notre fabricant, les "lois" du marché sont impitoyables mais que faire...

    Jean-Louis Ostrowski

  • Jacques Moreau - Inscrit 12 décembre 2014 12 h 00

    La dure réalité

    Je crois que la dure réalité, c'est que la vente de disques est quand même limitée et que derrière/devant la production, ça prend un distribution pour vendre le produit. J'ai encore des vinyles, mais je ne suis pas mélomane. J'en ais parce que j'en ais hérité, pas parce que je les ais acheté.

    • Sylvain Auclair - Abonné 12 décembre 2014 22 h 29

      Avez-vous lu l'article? Il n'arrivait pas à fournir!