Sophie Hartung, chantre du français

« Je rêvais d’entrer à la Comédie-Française, mais on m’a vite signifié que je n’avais pas le physique », se rappelle la comédienne, qui fait aujourd’hui rire avec la beauté et la complexité de la langue.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir « Je rêvais d’entrer à la Comédie-Française, mais on m’a vite signifié que je n’avais pas le physique », se rappelle la comédienne, qui fait aujourd’hui rire avec la beauté et la complexité de la langue.

Présenté à la salle Claude-Léveillée de la Place des Arts les 22 et 23 novembre, le spectacle «Sophie au pays des tuques !» comprend plusieurs passages en alexandrins. Alors qu’on ravive le débat sur la qualité du français, notamment en humour, il fait bon discuter avec une chantre si inspirante de la langue de Molière.

On retrouve Sophie Hartung pour un chocolat chaud dans un café du boulevard Saint-Laurent. « C’est de saison », fait remarquer l’humoriste d’origine française, Québécoise depuis treize ans. Éprise de théâtre classique, elle est venue à l’humour presque par accident. Peut-être est-ce pour cette raison qu’elle le pratique en recourant à une langue si soutenue ?

« Je rêvais d’entrer à la Comédie-Française, mais on m’a vite signifié que je n’avais pas le physique, relate Sophie Hartung en désignant des mains sa silhouette voluptueuse. Pour autant, l’amour des mots ne m’a jamais quittée. Quant à mon physique, j’ai choisi d’en jouer en l’assumant — je ne revendique rien, mais j’assume tout. Je crois intimement que ce qui rend les gens mal à l’aise, c’est lorsqu’on est soi-même mal dans sa peau. »

Avance rapide. Alors qu’elle n’est installée à Montréal que depuis six mois, Sophie Hartung assiste à une soirée d’anniversaire où la consigne est d’écrire un texte décrivant le cadeau sans le nommer. Sur le coup d’une impulsion, elle écrit le sien en alexandrins. Une réalisatrice de la radio de Radio-Canada se trouve à la fête. S’ensuivent plusieurs collaborations remarquées de Sophie Hartung mettant en valeur tant son humour que sa maîtrise du verbe, dont un mémorable pastiche de la tirade du nez de Cyrano de Bergerac transposé sur l’embonpoint. Viennent les compressions…

« J’ai décidé de faire ma propre chance. Je me produis moi-même. J’ai très hâte de remonter sur scène ; je m’y trouve chez moi. »

Dans Sophie au pays des tuques !, elle joue une Parisienne un brin « précieuse ridicule » qui débarque avec en tête tous les clichés et a priori associés au Québec. C’est le fil conducteur. En filigrane, l’humoriste dénonce par la subtilité une société culpabilisante. « Vous mangez mal, vous vous habillez mal, vous baisez mal, vous faites tout mal », résume Sophie Hartung, l’oeil bleu et pétillant, la voix profonde et riante.


Les plaisirs démodés

Aux alexandrins, une forme complexe de versification, l’humoriste trouve maints avantages. « Ça coule, les alexandrins. À l’oreille, c’est très savoureux, et très soyeux… et vous pouvez dire des horreurs ! Pensez-y : “Va chier” versus “Je vous emmerde”. L’un est brut et un peu vain, l’autre est suave. Prenez la pièce Le misanthrope, qui est en alexandrins, et dans laquelle Molière dit des choses terribles sur l’humanité. »

L’opposition entre la dureté du fond et l’élégance de la forme produit un effet bien plus fort, peut-être ? « Tout à fait. De la même manière, avec l’alexandrin, il est possible d’être extrêmement grivois tout en ayant de la classe. Je précise qu’il y a beaucoup de grivoiserie dans le spectacle. J’adore ça ! J’ai un numéro qui s’appelle “Coïtalement parlant”. C’est l’influence de Brassens, sans doute. »

« Pour revenir aux alexandrins, je précise que je les émaille de termes contemporains afin que mes vers ne soient pas ampoulés ; ce serait insupportable. Ceci dit, je respecte la structure à la lettre, avec mes deux hémistiches de six syllabes et ma césure au milieu. Je suis en outre accompagnée par un pianiste, Sylvain Bertrand, qui me donne parfois la réplique et qui rembarre la touriste, lui aussi en alexandrins, mais composés ceux-là d’expressions québécoises. »

 

Pour la musique, pour la beauté

En toute connaissance de cause, Sophie Hartung navigue à contre-courant ; cela contribue grandement au charme de sa proposition.


« Tout mon spectacle n’est pas en alexandrins, rappelle-t-elle. Ce serait trop, et pour moi, et pour le public. Mes autres textes sont toutefois truffés de jeux de mots et d’envolées absurdes. J’ai par exemple une comédie musicale entre un point et une virgule : un passage plus “devosien”, si je puis dire. Ou encore cette chanson qui s’appelle L’amour en ic avec des rimes en “ic” très coquines. La langue demeure toujours riche, élégante. »

Difficile de s’imposer au XXIe siècle en recourant à des formes langagières sophistiquées ? « Ce l’est. C’est plus ardu. Et ça commande une écoute plus attentive de la part des spectateurs. Mais c’est un moyen à mes yeux de défendre la langue française, de préserver sa beauté. La langue française peut être recherchée sans être hautaine pour autant ; elle peut être noble et accessible tout à la fois. Quand elle va toucher son public, ce dernier est vraiment séduit. »

« Je crois qu’il y a énormément de gens qui aiment ce genre d’exercices langagiers, mais il y a paradoxalement peu de place pour en offrir. Ce n’est pas évident, mais j’y tiens. “Je persifle et je singe”, comme dirait Sol. Le français possède une musicalité si délicieuse. Vous ne trouvez pas ? »

Assurément.

Les choix de Sophie

Un être passionné, Sophie Hartung s’enflamme dès lors qu’on l’interroge sur les artistes qui l’ont influencée.

Raymond Devos« Devos, c’est la truculence, c’est la rondeur, et c’est cette générosité. Ce sont ces jeux de mots, cette intelligence du texte. »

Georges Brassens: « Quand j’ai eu 18 ans, mon papa qui demeure à ce jour un amoureux de Brassens m’a offert tous ses disques vinyles en me disant?: “Ça, ma grande, ça vaut tous les livres de philosophie de la Terre.” Brassens, c’est la patience de trouver le mot juste pour aller à la suite du précédent ; c’est la capacité d’attendre des années avant de mettre la bonne musique sur un texte. Sa qualité de langue me bouleverse. »

Boris Vian« Vian, c’est l’absurde, et c’est la dénonciation, comme dans Le déserteur. C’est drôle, c’est subtil, et c’est engagé. Ça fesse dans l’dash. »

Sol« Sol, c’est la poésie, c’est la fantaisie. Et c’est la douceur, une douceur où pointe la dénonciation, là aussi, d’un travers, d’une injustice. »

Barbara: « Barbara, c’est la démesure, c’est cette voix… C’est la richesse infinie des textes, c’est l’émotion qui en émane ; la sensualité, la vulnérabilité… »