L’exploration technologique au musée

Arnaud Stopa Collaboration spéciale
Le Portrait d’une femme en Astrée de Nicolas de Largillière, devant lequel un haut-parleur a été installé pour diffuser les discussions.
Photo: Portraits de Montréal / MuséoMix Mtl Le Portrait d’une femme en Astrée de Nicolas de Largillière, devant lequel un haut-parleur a été installé pour diffuser les discussions.

Ce texte fait partie du cahier spécial Musées - Novembre 2014

Le buste de Léopold de Médicis de Foggini commence à ronfler. Le Portrait d’une femme en Astrée de Nicolas de Largillière, qui le regarde, s’écrie : « Et voilà qu’il se met à faire du bruit ! » Rires dans la salle du musée. Voilà un des dialogues un peu futiles d’un prototype issu de l’événement Muséomix 2014 au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM).

« C’est un gros sprint créatif de trois jours, qui met en relation des gens aux profils variés, pour explorer l’utilisation de la technologie dans le cadre muséal », explique Arthur Schmitt, un des trois coordinateurs de l’événement et ingénieur. Des spécialistes ont été invités à concevoir et « prototyper » de nouvelles expériences muséales mêlant interactivité et solutions numériques. Le départ de ce marathon créatif a eu lieu le 7 novembre dernier, au MBAM. « Vous ne verrez jamais autant de professionnels réunis au sein d’une institution et réfléchissant, travaillant pour cette même institution, sur place, avec 120 technologies à leur disposition», indique Justine G. Chapleau, coordinatrice et muséologue de métier.

Peur des musées

L’expérience a voulu démontrer que l’apport des nouvelles technologies permettait d’actualiser le rôle des musées. « On a souvent dit que le musée était un peu passif et en retrait, qu’il se laisse aller. Avec des initiatives comme celle-là, le musée permet carrément de prendre vie et de devenir acteur de la société », indique-t-elle.

« Les nouvelles technologies, ça fait peur, dans un sens, aux musées, continue Arthur Schmitt. Ils pensent en nombre d’iPad, mais ce n’est pas la question. La technologie ne saute pas forcément aux yeux. Ça peut être de l’utilisation intelligente. » La muséologue soutient le point de son collègue. « Muséomix n’a pas la solution unique et ce n’est pas la panacée aux problèmes de tous les musées. On prône l’intégration des nouvelles technologies de façon intelligente, en collaboration avec le public, de façon ouverte et avec du prototypage. »

« L’idée de prototype est centrale dans Muséomix. Il s’agit de faire comprendre que c’est très simple d’arriver à quelque chose de fonctionnel en un ou deux jours à partir de rien. » Elle déplore que les démarches des musées dans ce sens se fassent plutôt sur d’énormes cahiers de charges inutiles et déconnectés des demandes de sa clientèle. « On a eu une équipe qui a fait un vox pop le vendredi. On a découvert que les demandes tenaient à des trucs cons, comme des chants dans les salles d’art liturgique, mais qui peuvent faire la différence et donner une plus-value à la visite. »

Mouvement international

Initiée en 2011 en France, l’idée visait à rendre les musées proactifs dans leur évolution au travers de passionnés de technologie. Depuis, elle a conquis de nombreuses villes et ne cesse de faire des émules. Le mouvement, majoritairement francophone, a déjà été organisé en 2013 au Musée des civilisations de Québec. La force du mouvement est son organisation horizontale, selon ses organisateurs. « Demain, si des participants de cette année [à Montréal] veulent se lancer à Gatineau ou à Sherbrooke, il n’y a aucun souci, mais c’est à eux de monter leur communauté, d’organiser leur événement », spécifie Lucie Brillouet, la troisième coordinatrice et designer.

72 participants, jeunes professionnels pour la plupart, choisis par un jury sur un questionnaire de motivation et d’intérêts plutôt que sur CV, sont arrivés au MBAM le vendredi matin. « Ils ne savaient pas ce qui allait se passer. Ils avaient une toute petite idée de ce sur quoi ils pouvaient travailler, mais sans pour autant savoir avec qui ou même dans quelle salle du musée », dit Mme Chapleau.

Six grands défis propres au musée ont été définis, comme montrer « l’immontrable », renouveler l’expérience visiteur ou encore le musée et les sens. « On leur a d’abord demandé de brainstormer. Au bout de dix minutes, on leur avait demandé de trouver leur idée coup de coeur. De là, des facilitateurs ont aidé à monter des projets. On en a eu 25. »

Mélange des genres

12 projets ont été finalement retenus et des équipes de six personnes ont été formées, aux profils variés : designer graphique, designer de contenus, communicateur, médiateur en expériences utilisateur, codeur-développeur. À cela, les coordinateurs ont voulu innover. « On voulait essayer une nouvelle catégorie : les improbables. C’était deux personnes des milieux d’avocats, deux personnes en développement d’affaires et des personnes avec de l’expérience en social », indique Lucie Brillouet.

Le samedi est consacré à la fabrication. Un espace, conçu comme un fab lab, un atelier de fabrication numérique, où se mêlent imprimantes 3D, ordinateurs, écrans tactiles, mais aussi pièces en bois ou tables de découpe de vinyle. Des partenaires de l’événement venaient en aide aux participants sur les questions d’ordre technique. « Les participants venaient avec une idée précise ou en panique, mais on les jumelait toujours avec des gens qui possèdent cette expertise et qui pouvaient leur trouver une solution. » Le dimanche était consacré au montage et à l’exposition au public.

Succès d’estime

Même si elle relativise le succès en affirmant que le public du dimanche était d’avance conquis par la démarche, Justine G. Chapleau attend les résultats de l’enquête faite auprès du public par le musée. Cette dernière a autorisé à ce que les prototypes restent une semaine. « Là, on va voir avec un vrai public, des jeunes, des habitués. On saura alors si l’intégration des technologies muséales contribue positivement à leur visite ou si c’est une nuisance. »

Arthur Schmitt se satisfait d’avoir réussi à faire venir Hélène David, ministre de la Culture. « Qu’on soit apparu sur son radar et qu’elle se dise “Je dois passer”, c’est super positif. Dans le cadre du plan culturel numérique, ça a un impact. »