Près de 11 millions de dollars pour accroître l’offre numérique des musées

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Selon un sondage effectué auprès de ses membres en 2008, la Société des musées québécois estimait que seulement 9 % des collections muséales de la province étaient numérisées.
Photo: Centre commémoratif de l’Holocauste à Montréal Selon un sondage effectué auprès de ses membres en 2008, la Société des musées québécois estimait que seulement 9 % des collections muséales de la province étaient numérisées.

Ce texte fait partie du cahier spécial Musées - Novembre 2014

Le 29 septembre dernier, le gouvernement Couillard a dévoilé son Plan culturel numérique, qui prévoit des investissements de 110 millions de dollars sur sept ans. C’est moins que les 150 millions qui avaient été annoncés par le gouvernement Marois avec sa Stratégie culturelle numérique, tout juste avant les dernières élections. Mais la nouvelle a réjoui le milieu muséal, particulièrement concerné par ce plan, dans une période politique marquée par l’austérité budgétaire et les compressions.

« Il y a moins d’argent que ce qui avait été anticipé sous le gouvernement précédent, mais il y a quand même des sommes qui sont très intéressantes et qui sont annoncées assez précisément pour les deux prochaines années », exprime Michel Perron, directeur général de la Société des musées québécois (SMQ).

Une bonne nouvelle pour les musées, donc, d’autant plus qu’une grande proportion de l’enveloppe du Plan culturel numérique leur est consacrée. Sur les 36 millions de dollars prévus pour les deux prochaines années, 10,9 millions, soit environ 30 % des sommes investies, sont dédiés à ce secteur. Quelques raisons expliquent cette part du gâteau. Sur 15 organismes et sociétés d’État relevant du ministère de la Culture et des Communications (MCC), trois sont des musées, soit le Musée de la civilisation de Québec (MCQ), le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) et le Musée d’art contemporain de Montréal. À cela s’ajoute le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), qui est encadré par une loi provinciale. « C’était un secteur qui avait tout de même beaucoup de besoins », observe Dany Gilbert, directeur des programmes et du développement culturel numérique au ministère de la Culture.

Selon un sondage effectué auprès de ses membres en 2008, la Société des musées québécois estimait que seulement 9 % des collections muséales de la province étaient numérisées. Plusieurs personnes travaillant dans le milieu, interrogées pour cet article, ont indiqué que les établissements québécois étaient en retard à ce chapitre. « Ce sont des institutions qui ont énormément de matériel, indique M. Gilbert. On ne se cachera pas que les deux premières années du plan sont un peu des années de démarrage. Il faut numériser pour pouvoir par la suite utiliser ce contenu dans le développement de certaines plateformes, applications ou autres événements. »

Mathieu Rocheleau, conseiller numérique pour le MCC, ajoute que « c’est aussi un secteur où on reconnaissait une urgence d’agir pour numériser, parce que les musées détiennent des objets ou des documents qui sont plus fragiles et qui nécessitaient une action plus rapide ».

Si les budgets pour les deux prochaines années ont été dévoilés, les mesures et la répartition des sommes pour les cinq années suivantes n’ont pas encore été fixées. « On en viendrait à probablement rater des initiatives très intéressantes, justifie M. Gilbert. Pour l’instant, on ne sait pas encore quelle forme prendront des technologies, et de nouvelles façons de faire pourraient apparaître au cours des prochains mois. C’est un milieu qui va tellement vite qu’on voulait vraiment y aller par étapes. »

« Quand on commence à travailler sur des questions de nouvelles technologies, il faut poursuivre les investissements, parce qu’il n’y a rien qui vieillit plus vite, commente Yves Bergeron, professeur en muséologie à l’UQAM. Ça demande des efforts constants et des investissements réguliers pour développer l’expertise et la garder. »

 

Des mesures

Le Plan a édicté 11 mesures pour le secteur muséal. La plupart d’entre elles émanent de demandes formulées par les différentes institutions, qui ont amorcé depuis longtemps une réflexion sur leurs usages du numérique. « Le ministère a assez bien travaillé dans la consultation et la concertation pour bâtir ce plan », juge Michel Côté, directeur général du MCQ. Parmi les mesures, le MBAM créera une plateforme pour diffuser des contenus thématiques basés sur ses collections. Le MCQ, quant à lui, mettra en oeuvre un programme d’expositions et d’ateliers-résidences jumelé à un laboratoire participatif numérique de type fab lab ouvert au grand public. Le MNBAQ développera des contenus didactiques créatifs, visant à favoriser la découverte et les apprentissages interactifs.

Mais les petits établissements ne sont pas en reste. La Société des musées québécois (SMQ) s’est vue confier le mandat de mettre en place un programme d’aide sur le numérique pour les institutions muséales reconnues par le ministère. « On va pousser des projets de numérisation. Simultanément, on va développer un volet qui sera axé davantage vers la diffusion de contenus muséaux, y compris des collections, en vue de créer des systèmes d’exposition virtuelle, des dispositifs en salle ou des technologies numériques pour la médiation », explique M. Perron.

De plus, la SMQ s’assurera de la création de contenus par ses membres pour alimenter le site du Répertoire du patrimoine culturel du Québec (RPCQ), en collaboration avec le MCC et Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Le portail est déjà en ligne depuis plusieurs années. Mais le travail consiste désormais à « en faire une plateforme commune pour l’ensemble du réseau de la culture, de l’ouvrir et d’aller moissonner les différentes banques de données des partenaires », explique M. Rocheleau, du MCC.

Yves Bergeron voit cette démarche d’un bon oeil. « La grande tendance internationale se structure autour de ce qu’on appelle en anglais les LAN — pour Library, Archive and Museum —, où il y a une convergence des trois grandes institutions. Au Québec, on l’a fait avec BAnQ. Mais il y a des pays qui vont plus loin et qui regroupent aussi les musées. Ça permet d’envisager sous un angle différent le patrimoine. »

Des défis

Plusieurs défis seront tout de même à prévoir dans le cadre du Plan culturel numérique. M. Rocheleau souligne l’enjeu des standards internationaux d’interopérabilités des données pour s’assurer une diffusion à grande échelle des collections numérisées.

Mais c’est la question des droits d’auteur qui pourrait se révéler le défi le plus complexe. Parfois, des musées ne peuvent pas ajouter des créations sur leur plateforme numérique, faute d’avoir la permission. Le MNBAQ, par exemple, a développé une section sur ses collections dans son site Web l’année dernière. Malheureusement, les images de plusieurs oeuvres datant d’après 1954 ne peuvent être consultées, une indication selon laquelle l’oeuvre est protégée apparaissant à leur place.

Dans le Plan culturel numérique, le ministère s’est engagé à coordonner un chantier sur l’adaptation des droits d’auteur à l’ère numérique pour tous les domaines artistiques concernés. « On aura beau numériser et renumériser, si toute la question des droits d’auteur n’est pas débattue et réglée en fonction des avancées de ce secteur, il y aura une perte de diffusion qui sera énorme », reconnaît M. Gilbert.

« Il faut savoir qu’il y a des législations en Europe et aux États-Unis qui permettent la diffusion d’oeuvres d’art couvertes par le droit d’auteur à des fins de documentation, de pédagogie et d’information, mais aussi de divertissement, souligne Anne Eschapasse, directrice des expositions et de la médiation au MNBAQ. C’est un chantier fondamental. On ne peut pas dire qu’on est des diffuseurs qui promeuvent la créativité québécoise et s’empêcher en même temps de faire rayonner ses oeuvres d’art aux quatre coins du monde par les outils numériques. »