Plus de visiteurs que jamais. Pour combien de temps?

Jérôme Delgado Collaboration spéciale
Les institutions muséales du Québec n’avaient jamais été aussi visitées qu’en 2013. Le chiffre magique : 14,2 millions. Or, tout n’est pas si rose lorsqu’on y regarde de près.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Les institutions muséales du Québec n’avaient jamais été aussi visitées qu’en 2013. Le chiffre magique : 14,2 millions. Or, tout n’est pas si rose lorsqu’on y regarde de près.

Ce texte fait partie du cahier spécial Musées - Novembre 2014

Un sommet. Une année record. Les institutions muséales du Québec n’avaient jamais été aussi visitées qu’en 2013. Le chiffre magique : 14,2 millions. Or, tout n’est pas si rose lorsqu’on le voit de près. Les données, livrées par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec (OCCQ) en mai 2014, révèlent aussi des points sombres : baisse de la fréquentation en région, chute de la clientèle scolaire, centres d’exposition de moins en moins courus.

Michel Perron, directeur de la Société des musées québécois (SMQ), croit néanmoins que les résultats de l’étude menée par Christine Routhier sont positifs. Dépasser le seuil des 14 millions de visiteurs donne une occasion de se réjouir.

« Absolument, que c’est une bonne nouvelle, dit-il. On a brisé le plafond de verre. En 2012, on établissait déjà un record [avec 13,4 millions d’entrées]. On est sur une pente ascendante. 14,2 millions, c’est excellent. Ces chiffres montrent que les musées sont populaires. »

En 2003, année de la première récolte de ce type de statistiques, les musées et autres établissements similaires étaient visités par 12,4 millions de personnes. Il faut noter que ces chiffres tiennent compte des activités extra-muros d’institutions — celles présentées dans la rue ou dans une école, par exemple. Quand la recherche comptabilise seulement les gens qui franchissent les tourniquets des musées, leur nombre s’arrête, en 2013, à 13,3 millions, ce qui constitue quand même un point culminant. C’est la première année que le chiffre 13 est dépassé.

Michel Perron se réjouit aussi de la participation massive des établissements au sondage, ce qui permet de livrer un constat juste de la réalité. Autour de 90 % d’entre eux ont répondu. « C’est un indice d’intérêt de leur part », note-t-il. La tâche pour compiler les visiteurs — une de plus — pourrait être considérée comme une dépense superflue en ces temps d’austérité. Tel n’est pas le cas.

Derrière le beau portrait, que trouve-t-on ? Excepté une exposition hyper-populaire comme Chihuly, dont les 277 051 visiteurs ont fait d’elle, à la fin de l’été 2013, la plus courue des années 2000 au Musée des beaux-arts de Montréal — et la quatrième de son histoire, loin quand même du demi-million de têtes attirées par Picasso en 1985 —, les programmations des membres de la SMQ sont-elles à la traîne ? Non, croit le directeur du regroupement, pour qui la courbe ascendante des dix dernières années démontre que le succès d’estime n’est pas qu’une affaire de superproductions.

« En Montérégie, on attire 10 % de la clientèle [de tout le Québec]. C’est énorme, dit-il, si on considère qu’on n’y trouve pas de grande institution. La Montérégie tire son épingle du jeu [sans superproduction]. »

Parmi les données de 2013 qui réjouissent M. Perron, il y a la popularité grandissante des musées d’art et des musées de science, dont la fréquentation a augmenté respectivement de 20 % et de 19 % par rapport à la moyenne des cinq années précédentes.

Le cas scolaire

Les données moins heureuses de l’étude de 2013 concernent la fréquentation des institutions muséales par des groupes scolaires. Certes, il n’y a pas le feu, puisque les visiteurs individuels représentent de loin la majorité de la clientèle, à 78 %. Sauf que les statistiques concernant les écoliers au musée, dont le nombre en 2013 aura dépassé à peine celui de 2009, placent l’écart avec la moyenne des cinq années précédentes dans le négatif. Les lendemains ne s’annoncent pas heureux.

Prenez le cas de la Mauricie, pourtant flatteur. Pendant que toutes les régions voient baisser la clientèle scolaire de leurs musées et consorts, pendant qu’à Montréal la hausse est d’à peine 1,8 % (toujours en regard des années précédentes), à Trois-Rivières et autour d’elle, les groupes scolaires ont été si nombreux en 2013 que leur taux de fréquentation a augmenté de 14 %.

Marie-Andrée Levasseur, directrice du centre d’exposition Raymond-Lasnier, situé dans le quartier historique de la capitale de la Mauricie, rit lorsqu’on lui demande la recette gagnante de sa région. Il n’y en a pas, mais il est vrai, reconnaît-elle, que le regroupement qu’elle préside depuis quatre ans, Médiat-Muse, a fait beaucoup d’efforts pour attirer les écoles.

En fait, la Mauricie a bénéficié entre 2011 et 2013 d’un projet pilote gouvernemental, la Cellule régionale en expertise muséale (CREM), désormais abrogé, qui a permis de bâtir des ponts entre le réseau muséal et le milieu scolaire. De là est né le projet L’art de sortir, par lequel Médiat-Muse offrait aux enseignants un coffre à outils (sur clé USB) en lien avec les programmations et activités culturelles.

« Le projet a été très apprécié. Pour les établissements régionaux, qui n’ont souvent qu’un employé, préparer ces outils demande beaucoup de temps et de marchandage. Même s’ils le voulaient, ils manquent de ressources humaines. Se déplacer dans une école signifiait fermer le musée », donne en exemple Marie-Andrée Levasseur.

La muséologue n’a pas la preuve pour affirmer que L’art de sortir a fait augmenter le taux de fréquentation des établissements. « La majorité d’entre eux, soutient-elle néanmoins, nous signifiaient que le projet avait des retombées concrètes. Le contact était important. Il paraît même que des enseignants disaient "On avait ça, en région ?" »

Avec la suppression de la CREM, les relations entre les musées et les écoles ne seront pas aussi faciles. Michel Perron signale qu’« enlever [ce] soutien financier a supprimé un emploi permanent ». « Tout repose après sur le bénévolat, sur la surcharge de travail », note le directeur de la SMQ, qui déplore ces « économies de bout de chandelle ». Ça le désole parce que L’art de sortir était un projet qui connaissait du succès et qui bâtissait l’avenir.

« S’il y a un danger à applaudir la hausse de fréquentation, commente-t-il enfin, c’est qu’on risque de perdre de vue que le mandat d’un musée en est surtout et avant tout un de conservation, de protection du patrimoine. Il n’y a pas juste la finalité de la fréquentation. Il faut aussi penser à des projets à long terme. »

Après le sommet de 2013, la descente est-elle inévitable ?