Cinéma - L'actrice Suzanne Cloutier, intime d'Orson Welles, est décédée

Suzanne Cloutier, cette actrice québécoise qui a joué Desdémone en 1952 aux côtés du cinéaste Orson Welles dans son adaptation d'Othello, est décédée avant-hier à Montréal, à l'âge de 80 ans, d'un cancer du foie. Mais les écrans gardent encore l'empreinte de son beau visage d'ingénue. En 1950, elle fut l'héroïne de Juliette ou la clé des songes de Marcel Carné, donnant la réplique à Gérard Philippe. «Vous dites bonjour comme on dit je vous aime...», lui susurrait-elle, enamourée. On l'a vue également dans Au royaume des cieux de Julien Duvivier en 1949. Au théâtre, elle a joué avec Peter Brook.

François Girard lui consacrait un documentaire en 1994, remontant l'aventure d'Othello. Il évoque encore volontiers la générosité de cette femme et sa passion du cinéma.

«Nous sommes parties de loin, confiait Suzanne Cloutier au Devoir en 1994. De mon temps, on ne trouvait aucune femme productrice ou réalisatrice, et pour ce qui est des actrices, elles étaient très mal vues. Les amies de ma mère la plaignaient d'avoir une fille comme moi, et traversaient le trottoir pour m'éviter.»

La grande dame était revenue vivre au Québec depuis une quinzaine d'années. Au cours de sa carrière, elle avait notamment été mariée à l'acteur et écrivain anglais Peter Ustinov, avec qui elle a eu trois enfants. Le couple s'est séparé en 1971.

Née à Ottawa en 1923, elle rêvait comme tous ses amis de travailler à Paris. Mais quelle Québécoise de bonne famille, dans la grande noirceur des années 1940, aurait pu rêver devenir comédienne? Suzanne Cloutier savait ce qu'elle ne voulait pas: écouter, se taire et se soumettre, comme on l'exigeait des femmes. Elle a tâté du journalisme avant de devenir cover-girl et d'être aspirée par New York à la fin de la guerre. Sa vie, elle la voit comme une chaîne de hasards, ou comme un conte de fées. Découverte sur la couverture du magazine Vogue par Georges Stevens, un metteur en scène d'Hollywood, elle est allée rejoindre l'essaim de starlettes, et jouer Shakespeare dans la compagnie de Charles Laughton. Une belle carrière a suivi, en anglais et en français.

L'ex-député Pierre de Bellefeuille la connaissait depuis leurs années de collège à Ottawa. «Son père était haut fonctionnaire au gouvernement fédéral. C'était une famille d'intellectuels. Mais autant que je sache, sa passion pour la scène a débuté lorsqu'elle est partie pour l'Europe en 1948. Je lui ai parlé il y a quelques jours à peine, mais je ne savais pas que son état était si grave.»