Les étudiants entrent au couvent

La chapelle transformée en magistrale salle de lecture de 300 places. Le salon rouge occupe désormais son chœur.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La chapelle transformée en magistrale salle de lecture de 300 places. Le salon rouge occupe désormais son chœur.

On retourne à l’université ? Le nouveau pavillon des Soeurs Grises de l’Université Concordia en donne l’envie. Acquise en 2007, la monumentale maison mère des religieuses, construite à partir de 1869 et classée au patrimoine, vient d’être transformée en résidences étudiantes et en salles d’études, qui ouvriront le 2 septembre. Une conversion sobre, conjuguant design actuel et respect du passé.

 

Le travail subtil de l’architecte Robert Magne respecte l’intégrité du domaine, situé à l’angle de la rue Guy et du boulevard René-Lévesque, tout en y ajoutant une touche de panache annonçant le changement de fonction du site. On a surtout misé sur les éclairages, la peinture et des portails de verre pour séparer les différentes ailes. Les couleurs sont audacieuses pour les plafonds spectaculaires de près de 5 m de haut (orange, vert printemps) où s’alignent les lampes suspendues en forme de sphères

 

Mais le reste des grands murs blanc cassé rappelle vite à la vie simple qu’y menaient les religieuses. Elles ont déjà été 1000 à occuper la maison mère de l’Ordre des Soeurs de la Charité de Montréal, rebaptisées « soeurs grises » (au sens d’ivres) à cause du trafic d’eau-de-vie que menait, avant de mourir, le mari de leur fondatrice, Margurite d’Youville.

 

Par la seule porte qui donne accès au bâtiment, rue Guy (pour favoriser la sécurité et la quiétude des étudiants), on pénètre dans un corridor majestueux, qui débouche sur l’aile est : d’un côté, s’alignent les petites chambres aux fabuleuses fenêtres d’origine où logeront, avec le cumul des quatre étages, 600 étudiants, ainsi que des salons communs. « Le taux d’inscription est presque de 100 % », signale Clarence Epstein, directeur principal des affaires culturelles et urbaines.

 

L’autre segment de l’aile sert de salle communautaire multifonctionnelle, comme dans l’ancienne vie de l’édifice, mais meublée au goût du jour. Les chaises toutefois sont celles qu’utilisaient les soeurs, et le plancher est fait du bois franc des forêts qui couvraient autrefois leur domaine. « Elles avaient déjà un plan de développement durable à l’époque », lance M. Epstein, sourire en coin.

 

Une maison invitante

 

Cette salle, qui surplombe les magnifiques jardins aux arbres matures, est la préférée de soeur Nicole Fournier « C’était un point de ralliement quand il y avait des événements, des rencontres, confie au Devoir, qui a fait la visite des lieux la semaine dernière avec ses consoeurs. J’ai été très impressionnée parce que la maison a gardé son style, sa beauté et sa mission d’accueil ; c’est harmonieux, clair, invitant. On s’y reconnaît beaucoup. »

 

Elle y a suivi sa formation, car la maison mère de l’ordre abritait la faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal, aussi lieu de retraite annuel pour les 300 religieuses disséminées à Edmonton, Lexington, Saint-Boniface et Nicolet. Les quelque 130 soeurs basées à Montréal ont déménagé en 2013 au Square Angus, dans l’est de la ville.
« C’était un grand déchirement de savoir qu’on partirait définitivement, dit celle qui a longtemps dirigé l’Accueil Bonneau. Mais la tournure des événements est encourageante. On se reconnaît beaucoup dans la maison. Et elle a gardé sa mission d’accueil. »

 

Dans le corps central du bâtiment qui mène à la très belle chapelle (voir l’encadré), se déploient 14 salles pour le travail en commun. Chacune est munie d’une grande table, de chaises et d’un tableau blanc pour y brancher tablettes et ordinateurs. « Cet espace est réservé à la communauté de Concordia, précise Guylaine Beaudry, directrice et bibliothécaire en chef. Avec le style d’apprentissage, les étudiants ont beaucoup à travailler ensemble et ils pratiquent ici leurs présentations. »

 

L’ajout du pavillon des Soeurs Grises (plus de trois hectares) fait presque doubler la superficie du futur Quartier Concordia. Une conversion presque naturelle puisque le pavillon a toujours cumulé des fonctions d’éducation à celles liées au culte. Il abritait déjà quelque 280 étudiants avant, en plus des 150 soeurs encore en vie à l’époque.

 

Dinu Bumbaru d’Héritage Montréal ne manque pas de saluer le « bon coup » de cette conversion qui passe ainsi « d’une communauté à une autre ». Le site en lui-même a une grande importance, d’abord pour la contribution de la communauté dirigée par Marguerite d’Youville et aussi parce qu’en le classant au rang des monuments et sites historiques à l’instigation de Sauvons Montréal en 1976 (évitant ainsi la vente du domaine à des intérêts étrangers), Québec « posait un jalon dans l’histoire du patrimoine moderne », dit-il.

6 commentaires
  • Frédéric Lacroix - Inscrit 25 août 2014 09 h 52

    Le patrimoine dilapidé

    La maison mère des soeurs grises vendue à une université anglophone. Quelle tristesse!

    L'église a toujours soutenu et nourri le fait français. Et voilà que la dynamique s'inverse symboliquement.

    Il est minuit moins cinq pour le Québec français.

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 25 août 2014 12 h 11

    Bradage ?

    Céder ce patrimoine à une université anglophone est un non-sens. Où ont-ils pris l'argent ? Du ministère de l'édication ? C'est-à-dire avec le nôtre ?

    De plus, on auraît dû enlever les tableaux, l'autel et les éléments patrimoniaux mobiles. Ces éléments pourraîent être saccagés et être perdus à jamais.

  • Jean-Paul Paquette - Inscrit 25 août 2014 12 h 15

    Nous!

    Ici les grandes institution de savoir... U de M préfèrent l'entrepreneurship et servir de maquereau pour passer notre patrimoine à des promoteurs qui y font des condos. Toutefois la chapelle doit être conservée... Ça ne fait qu'ajouter aux coûts. On sait que chez ces gens là le fric ce n'est pas un problême.

  • Raymonde Proulx - Abonnée 25 août 2014 12 h 37

    Les Soeurs "Grises"

    Si les Soeurs de la Charité de Montréal ont été surnommées les "Soeurs grises", n'était-ce pas à cause de la démarche des Soeurs qui travaillaient dans l'Ouest canadien et qui revenaient si fatiguées de leurs déplacements éloignés qu'elles marchaient comme des personnes ivres?

    À vérifier auprès d'elles. Le mari de Marguerite d'Youville était mort depuis un moment quand elle a fondé sa Congrégation.

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 25 août 2014 15 h 04

      Encore une autre légende

      Non. Les Soeurs grises ne doivent pas leur nom à leur fatigue ou encore au fait qu'elles "grisaient" les malades pour les opérer. Ce nom vient de leur costume :

      "Soeur grise, espèce de religieuse qui sert les malades, et qui porte un costume gris" écrit Littré

      Au XIXè siècle et au début du XXè, à cause des conflits mondiaux, les Soeurs grises ne pouvaient plus s'approvisionner de cette serge grise pour confectionner leurs costumes. Au Québec elles optèrent pour la serge noire, mais conservèrent leur nom d'origine.

  • Christine Rychlik - Inscrite 25 août 2014 14 h 18

    Le recul du français à Montréal

    Le recul du français à Montréal, vous n'y croyez pas!

    Combien de preuves de plus qu'ils vous faut?

    Moi, avec cette nouvelle, je suis triste.