Un été au bord du précipice

Le Musée des beaux-arts de Montréal pourrait voir ses services éducatifs affectés par la baisse de l’aide financière.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Le Musée des beaux-arts de Montréal pourrait voir ses services éducatifs affectés par la baisse de l’aide financière.

« Les musées sont à l’urgence. » Michel Perron, directeur de la Société des musées du Québec (SMQ), ne croit pas abuser de l’image. Il évoque la fermeture attendue cet automne de trois membres de la SMQ, faute de fonds : le Centre historique des Soeurs de Sainte-Anne, à Lachine, le Musée Bon-Pasteur, à Québec, et le Centre Élisabeth-Bergeron, à Saint-Hyacinthe. Ce sont de petits établissements, gérés par des communautés religieuses, néanmoins, dit-il, leurs cas sont des signes révélateurs.

 

« Je vous l’avoue, on est à bout. On a beaucoup d’indices de l’état de pauvreté. Il y a des musées de taille intermédiaire qui [demandent] à reporter leurs cotisations. C’est un geste d’humilité assez difficile pour un gestionnaire », commente l’ancien directeur du Musée d’art de Joliette (1987-1994).

 

Fait à noter, les cotisations annuelles demandées par la SMQ varient entre 100 $ et 1500 $, selon la taille du musée. Le besoin d’étaler un paiement de ce type et le renoncement d’assister au congrès annuel du regroupement sont un symptôme que l’hôpital muséal déborde.

 

Question de budget

 

La situation financière difficile des musées est une ritournelle connue. Elle semble s’être aggravée cet été. Depuis juin et le dépôt du premier budget de Carlos Leitao, ministre des Finances du gouvernement Couillard formé en avril, le milieu muséal ne cesse de manifester son malaise. Les directeurs des grands établissements ont fait leur sortie médiatique, les syndicats des employés aussi, ainsi que des observateurs indépendants. Devant le mutisme de la ministre de la Culture, la Société des musées du Québec a lancé un cri d’alarme à la mi-juillet. Y a-t-il vraiment péril en la demeure ?

 

« On a tellement hâte de changer de refrain. Mais lorsque la SMQ lance un cri d’alarme… Vous ne trouverez pas souvent [ce ton] dans ses annales », dit Michel Perron.

 

Ce ne sont pas que les petits centres historiques qui sont bouleversés. Les directeurs des quatre musées nationaux — les trois musées d’État, soit le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), le Musée de la civilisation et le Musée d’art contemporain de Montréal (MACM), ainsi que le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) — ont dénoncé à l’unisson la décision de Québec, dans le budget de juin, de réduire de 2,6 millions de dollars leurs subventions.

 

D’habitude peu loquace en ce qui a trait aux sautes d’humeur de l’État, la directrice du MBAM, Nathalie Bondil, avait lâché un « ça suffit ! » fort emblématique, comme l’a rapporté La Presse. Les services éducatifs, locomotive de plus en plus importante rue Sherbrooke, pourraient être affectés par la baisse de l’aide financière.

 

« Nous n’avons pas de plan de compressions pour le moment, rectifie la directrice des communications du MBAM, Pascale Chassé. Nos coûts d’exploitation baissent d’année en année et on ne peut plus le subir sans conséquences. Ce serait cependant dommage de couper là où on grandit au bénéfice de la société. »

 

La culture non prioritaire

 

Le cas du MNBAQ, dont divers problèmes ont été révélés dans Le Devoir avant même l’exercice fiscal du gouvernement Couillard, a largement été commenté sur la place publique. Un groupe d’historiens de l’art a notamment dénoncé l’abolition de postes aux services éducatifs et à la conservation, se demandant s’il ne vaudrait pas mieux fermer le MNBAQ, pourtant en cours d’agrandissement.

 

Par la voix des leaders syndicaux, les employés des musées d’État, eux, se sont montrés inquiets quant à la précarité de leur situation. Dans une lettre adressée aux médias, ils estimaient que le gouvernement, par son attitude générale et par ses décisions budgétaires en particulier, démontre qu’il accorde peu d’importance à la culture.

 

« Si le gouvernement veut sérieusement dégager une marge de manoeuvre financière, ce n’est pas du côté des musées d’État que se trouve le veau gras. Il doit, en priorité, freiner le recours abusif à la sous-traitance et s’attaquer à l’évasion fiscale, car ces deux cibles privent le trésor public du Québec de plusieurs milliards de dollars par an », écrivaient trois chefs syndicaux.

 

C’est pour déplorer cette attitude générale que la SMQ a lancé un SOS. Selon Michel Perron, les musées, petits ou grands, devraient être invités à se développer, pas à rétrécir.

 

« La conjoncture économique du Québec est défavorable à tout ce qui pourrait s’appeler développement. Ce qu’on dit, c’est que, s’il n’y a pas d’argent injecté pour développer, c’est la mise qu’on va perdre, les fonds amassés avec le temps, les acquis. On est en train de déconstruire, c’est ce qui nous inquiète », soutient-il.

 

Les sonnettes d’alarme ne cessent de retentir depuis quelques années. La SMQ avait tenu, en 2011, des États généraux des musées québécois, offrant alors un vaste et inquiétant panorama. En novembre 2013, ce fut au tour d’un comité indépendant, dirigé par Claude Corbo, l’ancien recteur de l’UQAM, de livrer le résultat de ses études. Or, la soixantaine de recommandations du Rapport du groupe de travail sur l’avenir du réseau muséal québécois. Entre mémoire et devenir n’ont pas suscité de réaction de la part de la nouvelle ministre, Hélène David (en vacances cette semaine, Mme David n’a pu être jointe par Le Devoir). Pourtant, les auteurs suggéraient d’entamer un bon nombre de travaux, dès cet été.

 

Les chiffres parlent : 120 musées reconnus par Québec se partagent 17 millions de dollars depuis plusieurs années ; le rapport de 2013 demandait d’indexer ce montant dans le budget 2014-2015 (une somme d’environ 2 millions), puis d’ajouter dans l’enveloppe budgétaire, lors de l’exercice suivant, quelque 11 millions de dollars. Tout ceci est resté lettre morte. Et la part des quatre grands musées a été réduite.

 

Une nouvelle politique

 

Le rapport Corbo réclame aussi de revoir la politique muséale du Québec, vieille de près de 15 ans, soit de l’époque du premier ministre Lucien Bouchard. La ministre David a pour l’instant annoncé une nouvelle politique culturelle, beaucoup plus large, et moins récente (1992). Lors de sa seule sortie cet été au sujet des musées, elle a évoqué la nouvelle charge confiée à Claude Corbo, qui accompagnera les établissements muséaux dans la recherche de mesures plus efficaces.

 

Laurier Lacroix, historien de l’art émérite et un des auteurs du rapport Corbo, voit aussi, dans les mesures du budget Leitao, un « désengagement » inquiétant de l’État. Est-ce pire qu’avant ? « Il y avait un besoin de mettre l’aide à niveau. Il n’y a rien de ça. Et les coûts et les taxes augmentent. Comme ça ne s’améliore pas, alors oui, c’est pire », répond-il.

 

Le directeur de la SMQ, et par conséquent la voix de 300 établissements, dont 120 reconnus par l’État, n’hésite pas à parler de « recul » : « Il y a sept ou huit ans, le réseau québécois avait une réputation internationale. Depuis, on a reculé, par manque de moyens. Maintenant, il faut courir vers le rattrapage numérique, alors qu’on était il y a dix ans en avance dans ce domaine. »

 

C’est pire, donc, et on ne peut pas attendre, insiste Michel Perron. « Les musées qui ferment, ça affecte beaucoup de gens, l’industrie. » Il rappelle que les lieux culturels, même ceux qui ne sont pas rentables, sont des « générateurs d’économie », notamment à l’égard du tourisme régional. Il réfute aussi le préjugé tenace que les musées ne vivent que de subventions. « Leurs revenus autonomes composent, en moyenne, 38 % de leurs budgets. »

 

Pour Michel Perron, il faut revoir l’ensemble de la situation et ça passe par une loi sur « les affaires muséales », comme le suggérait le rapport Corbo, qui fixerait mieux les responsabilités de l’État, au-delà des questions d’argent.

 

« Il faut que la responsabilité à l’égard des musées soit considérée comme une préoccupation gouvernementale, et non seulement ministérielle, croit-il. Il faut susciter l’établissement d’ententes interministérielles, des ententes fortes avec les ministères de l’Éducation, du Tourisme, et non seulement de la Culture. »

 

« Je vous l’avoue, on est à bout. » L’appauvrissement du réseau finira, estime Michel Perron, par tuer la créativité des musées.

3 commentaires
  • Éléonore Golden - Inscrite 9 août 2014 09 h 43

    Les vraies affaires

    Quand t'as pas de culture, tu mets pas de l'argent dans la culture, tu le mets dans un forage de pétrole. C'est ainsi qu'on se souviendra de Couillard dans les livres d'histoire.

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 9 août 2014 13 h 09

    Saccage

    Chacun sait que la culture est l'ADN d'une civilisation. À voir le comportement grossier des épiciers de l'état, on comprend vite qu'ils veulent "Tuer la vieille". c'est-à-dire, notre histoire, notre identé, nous-même.

    Les sommes manquantes pour les trois petits Musées sont si modestes, qu'on ne peut que conclure qu'à une volonté politique funeste ou un aveuglement volontaire.

  • Jacques-Hugues Bérubé - Inscrit 10 août 2014 20 h 29

    Un problème de sémantique?

    Les musées, comme beaucoup d'organismes culturels, reçoivent des SUBVENTIONS de l'État pour donner des SERVICES culturels à la population. L'État paie des SALAIRES à ses employés pour qu'ils donnent des SERVICES de santé, d'éducation, de services sociaux, de transports, etc. Subventions = aux crochets de l'État, Salaires (et avantages sociaux) = employés de l'État. Problème de sémantique, mais surtout probléme social. Si les gouvernements qui se succèdent au Québec comprenaient une fois pour toute le réel apport économique, éducatif et social de l'INDUSTRIE (il faut appuyer sur ce mot avec les libéraux) culturelle dans la société, nous n'en serions pas (encore) là. Je fais un copier/coller de mon commentaire pour l'avoir pour dans 10 ou 20 ans, quand ressortira ce débat...