Corps de femmes, corps de foire

Les Dear Criminals et Monia Chokri se lient pour créer un spectacle empreint des préoccupations sur la condition des femmes.
Photo: Le petit russe/Maude Chavin Les Dear Criminals et Monia Chokri se lient pour créer un spectacle empreint des préoccupations sur la condition des femmes.

La comédienne et cinéaste Monia Chokri croise son monde à celui du groupe Dear Criminals pour lancer l’OFFTA jeudi. Un concert théâtralisé qui pose un regard décalé sur les canons féminins de la pop. Entretien avec son idéatrice.

L'OFFTA est un festival dédié aux écritures scéniques émergentes, en marge du FTA. 

 

Monia Chokri résiste facilement à la tentation de qualifier son spectacle de performatif car elle n’aime pas le terme, un peu fourre-tout et trop connoté.

 

« Je le prends comme un show de musique des Dear avec du nouveau matériel. On vient écouter leur musique dans un univers que j’ai créé autour de ça », résume-t-elle sans vouloir vendre le punch. La comédienne, découverte dans Les amours imaginaires de Xavier Dolan, a aussi joué au théâtre et à la télévision (Le gentleman III, Mirador).

 

Cela dit, le concert n’est pas anodin. En performance tout au long du spectacle, Charles Lavoie, Frannie Holder et Vincent Legault y revisitent des tubes de chanteuses pop, les Katy Perry, Rihanna, Mitsou. Avec un sous-texte flottant : le désastre des modèles féminins, corporels qu’ils charrient. Le titre du spectacle est d’ailleurs éloquent… d’ironie : Foire agricole.

 

« Je m’attarde beaucoup à l’image des femmes, à notre sensibilité par rapport à cette image qu’on voit beaucoup dans la pub, dit-elle. Dans un monde néolibéral, on [les femmes] est perdantes. Les femmes sont un objet de marchandisation beaucoup plus que les hommes. » À ce titre, de la pub à la pop mondiale, il n’y a souvent qu’un pas.

 

L’actrice — qui ne joue pas dans la pièce — n’entend pas faire de pamphlets. « Je pose des questions et le spectateur fait sa propre démarche intellectuelle. » En plus de l’imagerie, elle travaille l’effet de foule, comment celle-ci réagit à ce qu’on lui présente.

 

En amont du processus toutefois, un choc met le feu aux poudres de la création : la nouvelle Kate Moss que Monia Chokri voit en une d’un magazine français s’appelle Thylane et a 13 ans. Déjà, à 10 ans, elle prenait la pose séductrice pour les magazines…

 

« Elle a vraiment l’air d’une enfant et ça m’a dérangée. On me demande d’avoir comme modèle une enfant de 13 ans et on demande à l’enfant de ressembler à un adulte. Ça fucke tous les codes féminins. Ce n’est pas une réflexion nouvelle mais, justement, le problème c’est que la situation stagne. On dirait que c’est réglé, pis finalement ça ne s’est que déplacé. »

 

Un exemple ? Le fameux girlpower chanté par les Beyoncé de ce monde pour faire avaler que ces corps qu’elles exhibent sont en fait la preuve de leur pouvoir. « C’est l’affaire la plus aberrante : pendant qu’elles tiennent ce discours, leurs chansons ne parlent que de soumission. »


Collisions fécondes

 

Ces préoccupations sur la condition des femmes sont un peu les obsessions de Monia Chokri. Son court métrage Quelqu’un d’extraordinaire en est pétri. Fille d’un père égyptien, elle a aussi son idée bien tranchée sur le port du voile : un signe d’asservissement, auquel elle n’adhère pas.

 

« Ce qui me préoccupe essentiellement, c’est l’idée qu’une femme s’inscrit dans un univers créé par les hommes : à partir de là, comment réussir à atteindre une certaine équité ? C’est complexe : on sera dans un rapport équitable quand les hommes vont accepter que les femmes occupent 50 % de l’espace public et que le monde soit géré à la manière des femmes. »

 

Foire agricole est l’un des deux Mix-OFF de ce huitième OFFTA. Ces fécondes collisions provoquées entre des univers créatifs issus de disciplines différentes sont devenues la signature du festival, qui s’étend du 27 mai au 1er juin.

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Objets scéniques inusités à recommander

L’autre Mix-OFF jumelle l’auteur Jacob Wren et l’artiste et performeuse Raphaëlle de Groot. Ils concoctent une « vente de garage » sur le thème du nomadisme contemporain, le 31 mai dès 11 h à la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui.

PAN///POP///R// (fantasmagorie sur Léon Thérémine), regard croisé de Navet Confit et des jeunes créateurs Mélissa Larivière, Charles Dauphinais, Simon-Pierre Lambert et Maxime Carbonneau sur l’ingénieur russe qui a inventé le premier instrument de musique électronique. 
Au théâtre La Licorne les 30 et 31 mai à 22 h.

Cube blanc du tout jeune artiste Gabriel Plante, « objet de fascination » selon le compte rendu de la revue Jeu du collègue Christian Saint-Pierre, qui l’a vu plus tôt dans la saison du théâtre La Chapelle.

À noter, enfin : une table ronde réunira des artistes œuvrant souvent à la frontière de la performance et du théâtre le 28 mai à 15 h à l’Usine C.

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NDLR: Une modification a été apportée à ce texte après la mise en ligne. 

Foire agricole

Au Studio Hydro-Québec du Monument-National, le 27 mai