La messe du dimanche soir

Paul Bradley capte l’attention des participants aux dimanches du conte du Gainzbar à Montréal.
Photo: Michaël Monnier - Le Devoir Paul Bradley capte l’attention des participants aux dimanches du conte du Gainzbar à Montréal.

Au premier étage du Gainzbar, rue Saint-Hubert à Montréal, à deux pas du métro Beaubien, on entendrait une mouche voler. Assise sur un tabouret à l’entrée de la pièce à peine éclairée, une jeune femme raconte. Sans élever la voix, elle murmure une histoire de mélodies intérieures, de piano aux touches multicolores et de maison sans toit. Entassée devant elle, la foule, muette, est suspendue à ses mots. Le brouhaha de l’entracte s’est complètement éclipsé. Tous les dimanches, la salle du palier supérieur de l’établissement de quartier se remplit à craquer. Habitués et curieux viennent écouter et faire le plein d’imaginaire.

Pour une première saison depuis cinq ans, les Dimanches du conte dans un bar sont de retour. « On revient aux sources, affirme en souriant Jean-Marc Massie, l’homme derrière l’événement. En s’installant ici, on a retrouvé une partie de notre clientèle passée. Le public du Gainzbar est au carrefour de tous ceux qu’on a touchés depuis 16 ans. »

 

Fondée par le conteur et son acolyte de l’époque André Lemelin, la série culturelle a vu le jour il y a un peu plus de 15 ans. « À l’époque, il n’y avait pas d’espace permanent pour le conte à Montréal, se souvient Jean-Marc Massie. Il y avait des festivals ici et là, mais rien pour que les conteurs prennent la parole régulièrement. »

 

Devant ce manque à gagner, le duo propose au propriétaire du Sergent Recruteur — un bar du boulevard Saint-Laurent fermé depuis — d’ajouter à sa programmation une soirée dédiée à la tradition orale. « Sur le coup, il a un peu ri de nous, raconte Jean-Marc Massie. Il pensait que c’était une blague ! Il faut le comprendre, le conte était alors réservé aux initiés. Mais quand il a vu qu’on était sérieux, il nous a fait une petite place. »

 

D’abord une fois par mois, les soirées ont rapidement suscité un engouement monstre auprès du public, à un tel point que l’établissement décidait d’en faire un rendez-vous hebdomadaire. « Ç’a flambé comme un feu », se souvient le conteur.

 

La fermeture du Sergent Recruteur en 2009 et le déménagement au Cabaret du roi, dans le Vieux-Montréal, où l’équipe tiendra le fort pendant cinq ans, ne les affectent presque pas. « On a perdu une partie de notre clientèle, c’est certain, concède-t-il. Il a fallu changer de formule et nous adapter à notre nouveau public. Notre survie, on la doit aux banlieusards qui nous ont adoptés à leur tour. »

 

Contre le cynisme

 

Arrivés au bon moment ? Sans doute. « Il n’y avait pas de demande, mais on est venu combler un besoin, je pense. » Selon lui, les conteurs ont rétabli le lien entre les générations. « Il y a eu un défaut de transmission entre les baby-boomers et leurs enfants. Un peu comme si le désenchantement du pays vécu par la première génération lors des référendums avait entraîné une fuite vers l’avant, un désir d’enterrer nos racines. » Or, en rejetant l’image d’un Québec rural, c’est toute celle de la tradition orale qui en a pris un coup.

 

Pour Jean-Marc Massie, le conteur est un peu venu en sauveur, comme un baume sur le cynisme ambiant. « On a remplacé la messe, lance-t-il en riant. J’aimais bien dire, dans le temps qu’on était au Sergent à côté du mont Royal, que les jeunes descendaient de la montagne pour venir à la messe du conte. Et au lieu d’être des curés, il y avait des conteurs en chaire. Les sermons ont changé — ils sont plus intéressants — mais l’idée est encore de donner un peu d’espoir. »

 

Place à la relève

 

Une fois par mois, la scène des Dimanches du conte est laissée aux petits nouveaux du milieu. Souvent présentés sous forme de duo, ces jeunes et moins jeunes conteurs sont là avant tout pour voir s’ils passent le test du public.

 

« Chaque année, en début de saison, on organise une soirée réservée à la relève, explique Jean-Marc Massie. De cette première cuvée, on en retient quelques-uns qui passent à l’étape des duos. » Les cinq minutes se transforment ainsi en une demi-heure. « Ç’a l’air plus simple que ce ne l’est vraiment, assure le conteur. Mais, croyez-moi, tenir une foule en haleine avec sa simple voix pendant 35 minutes, ce n’est pas évident pour tout le monde. »

 

En dernière étape, un peu comme l’examen final de cette école improvisée, les conteurs les plus à l’aise se voient offrir un spectacle solo pour la saison suivante. « Tout est dans l’espace que le conteur laisse au spectateur. Dans cette béance qu’il lui offre pour imaginer la suite. »

 

Dans ces notes de musique échappées d’un piano magique aux touches multicolores qu’on entend s’envoler au milieu d’une maison sans toit.

Les dimanches du conte

Au Gainzbar, 6289, rue Saint-Hubert, Montréal. Tous les dimanches à 19h30, jusqu’au 25 mai. Entrée fixe : 10$

2 commentaires
  • Nicole Savoie - Inscrite 9 mai 2014 11 h 42

    La messe du dimanche

    Pas mal celle du matin...non plus. Moins imaginaire, elle a l'avantage de nous mettre en contact avec une tradition millénaire, le christianisme.
    Nicole Savoie

  • Paul Bradley - Inscrit 12 mai 2014 14 h 22

    Connaître l'histoire

    Sois sans crainte Nicole, le conte est une tradition millénaire plus ancienne que le christianisme.
    Paul Bradley