La surenchère culturelle

Photo: Illustration: Christian Tiffet
Deux et uniquement deux livres québécois classés « jeunesse » sont parus en 1970. La barre de la centaine a été franchie en 1980, et celle des trois cents titres en 2000. Cette année, entre le 1er avril 2013 et le 31 mars 2014, quelque 71 éditeurs ont fait paraître 710 ouvrages, albums, romans et autres livres-jouets.

Seulement, les jeunes lecteurs ne lisent pas plus, voire moins, alors les tirages diminuent sans cesse. Il y a vingt ans encore, pendant ce que certains considèrent comme l’âge d’or du secteur, un album commençait avec 5000 exemplaires et allait souvent en réimpression. Maintenant, même les plus encensés peuvent rarement passer le seuil des 1500.

À partir de quand est-ce que beaucoup devient trop ? Quand on ajoute les livres et les brochures pour adulte, on se retrouve avec une moyenne d’environ 9500 titres par année depuis 2000, dont quelque 3500 dans la seule catégorie « langues et littératures ».

On continue dans la surabondance ? Les scènes québécoises présentaient 347 productions de 91 compagnies en 1987-1988. En 2009-2010, 332 compagnies présentaient 725 pièces. Pourtant, le nombre total de représentations a à peine bougé, passant de 9271 à 10 599 à la fin de la dernière décennie.

Faut-il vraiment rappeler la trentaine de films maintenant tournés par année ? Ou rappeler qu’il faut maintenant alimenter en émissions des dizaines de chaînes franco-québécoises de télévision ?

Pour les économistes, quand l’offre dépasse la demande, un système se retrouve en situation d’excès, de surproduction. La formule s’applique-t-elle au système culturel du Québec ?

Culture-agriculture

« Nous sommes en situation de surproduction et je pense que ne pas le reconnaître entraînerait des décisions qui pourraient être catastrophiques », répond Simon Brault, sans commenter aucun de ces chiffres en particulier. Directeur général de l’École nationale de théâtre du Canada (ENTC) pour encore quelques semaines, il dirigera le Conseil des arts du Canada à partir de l’été. Il a également cofondé et présidé Culture Montréal, un organisme de défense du développement urbain par et pour les arts.

Pour Claude Martin, professeur honoraire du Département de communication de l’UdeM, spécialiste des politiques culturelles, il n’y a au contraire aucun moyen scientifique de calculer le maximum de biens culturels que devrait produire une société donnée. « Mais il y a moyen de savoir si on en fait beaucoup, dit-il. De fait, au Québec, étant donné les caractéristiques de certains secteurs, par exemple le coût d’un film à l’unité, la production semble très forte pour la taille de notre société. Mais nous ne sommes pas une société pauvre. On peut donc se payer ce luxe. D’autant plus en fait que comme le Canada, le Québec a voulu se doter de moyens culturels. »

Ces moyens plongent leurs racines au XIXe siècle et bourgeonnent au XXe avec le développement exponentiel des industries culturelles. Le directeur Brault dit même qu’il était tout à fait normal de placer l’accent sur la création dans les années 1950 et 1960, au moment de la création du CAC (1957) ou du ministère des Affaires culturelles du Québec (1961).

« Le mouvement initial des politiques culturelles devait absolument être un mouvement de soutien à la production, dit-il. C’était judicieux et les effets se font sentir partout, y compris sur la fréquentation et la création de sens dans notre société. […] L’outillage initial est donc remarquable, mais aujourd’hui, il ne suffit plus. On ne peut pas simplement continuer à fonctionner en ajoutant à la surproduction sanctionnée par le marché. »

En littérature jeunesse, le marché national effondré après la Deuxième Guerre mondiale a vite été envahi par les éditeurs franco-européens et il a fallu des décennies d’efforts aux auteurs et aux éditeurs nationaux pour redevenir maîtres chez eux. « À la longue, le marché s’est commercialisé », explique France Desmarais, directrice générale de Communication-Jeunesse, créé en 1971 pour faire la promotion de la littérature nationale pour les jeunes. « On voit les modes apparaître et disparaître. La série des Harry Potter a tellement stimulé la vague fantastique que, même nous, nous sommes tannés d’en lire. »

De la qualité

Le système se reproduit et se protège lui-même de plusieurs manières, comme le note le professeur Martin. Il a passé les quatre dernières décennies à étudier les industries culturelles, les statistiques de la culture et des communications ou les best-sellers. Il a codirigé la synthèse Enjeux des industries culturelles au Québec (PUL), publiée en 2012.

Il note particulièrement l’attrait du statut d’artiste et les industries culturelles qui drainent des milliers d’étudiants vers les centres de formations spécialisées chaque année. Il y a donc aussi surproduction d’étudiants en arts, même si l’écrémage fait qu’un très grand nombre se retrouve dans l’armée de réserve du capital culturel. « Beaucoup veulent devenir musiciens et beaucoup finissent profs de musique, ce qui n’est pas honteux du tout », résume le professeur.

Le directeur de l’École nationale de théâtre nuance. Son établissement reçoit 1200 demandes d’admission par année et s’en tient à une soixantaine, bon an mal an, depuis six décennies. La sélection semble plus cruelle qu’en médecine à McGill. Bref, pour lui, il n’y a jamais trop d’excellences. Mais trop de compromis se font.

« Il y a trop de programmes universitaires en théâtre, j’en suis absolument convaincu, dit cependant le directeur. C’est déraisonnable de former 3000 artistes en arts visuels par année au Canada. On a encore besoin d’institutions qui gardent les plus hauts critères de rigueur. Mais on n’a pas besoin de lieux de formation qui surproduisent des artistes en ne tenant pas compte de la réalité de la diffusion des arts dans notre société. »

France Desmarais rencontrait des éditeurs et des libraires du Québec, vendredi, pour présenter la nouvelle sélection de livres jugés de qualité. Ils se retrouveront dans le catalogue de Communication-Jeunesse, soit environ 300 des 700 et quelques titres parus cette année…
5 commentaires
  • Jacques Moreau - Inscrit 26 avril 2014 10 h 00

    L'environnement change... continuellement.

    L'environnement en culture littéraire, musicale, artistique... change; comme en culture agraire. Fut un temps ou une minorité savait lire et écrire. Ensuite il y a les contact humain; avant le train, c'était le canot et le bateau. On vit dans son village, surtout. Depuis, je peux facilement "consommer" de la culture américaine, anglaise, russe, allemande, hispanique, etc... Dans cet environnement, l'écrivain local, fait face à un compétion accrue pour mon temps et mon intérêt. LE "livre" est un item parmis tout ceux qui grugent de mon temps... et mon argent. J'ai beaucoup plus de choix et décisions à faire qu'il y a cent ans.

  • René Gibeault - Abonné 26 avril 2014 10 h 17

    Surproduction culturelle

    En effet. Messieurs Brault et Martin ont tout-à-fait raison. Je connais mieux le milieu du théâtre jeune public. Il se plaint, depuis des années, que les écoles ne coopèrent pas et est en plaintes continuelles auprès des ministères de la Culture et de l'Éducation. Le seul recours de survie pour cette centaine de troupes professionnelles et amateurs est le système de subventions attribuées par «les paires». Ce qui crée un système complètement artificiel où le besoin et la clientèle n'entre aucunement en ligne de compte.
    Et on néglige, depuis plus de trente ans, de soutenir la demande, c.a.d. les écoles. Il y aurait tant de choses à dire encore. Mais le CQT semble enfermé dans un carcan qui lui interdit toute analyse sérieuse de la situation.

    René Gibeault

  • Frédéric Miville-Deschênes - Inscrit 26 avril 2014 17 h 20

    De l'utilisation des titres

    L'article ne parle que marginalement de Culture. C'est plutôt de "biens culturels" dont il est question. Peut-être est-il pertinent, d'un point de vu économique, de se questionner sur l'offre et la demande de ces biens. Néanmoins, d'un point de vue esthétique, il est presque indécent de le faire. Un titre du genre : "la surenchère des biens culturels", aurait mieux empêché le lecteur de s'imaginer que le Devoir puisse contempler qu'il y ait "trop de Culture" au Québec. À moins que ce soit le cas (la nouvelle époque libérale l'obligeant peut-être...)?

  • Christian Bordeleau - Inscrit 27 avril 2014 03 h 21

    Je ne suis pas d'accord!

    Je vais vous choquer, mais je trouve ces réflexions de Stéphane Baillargeon, des réflexions de gagne-petits. Le Québec n'est pas un petit pays avec un petit marché... D'aucuns comparent le Québec à la Finlande... Mais le Québec n'est pas la Finlande, isolée dans sa langue que personne ne parle ailleurs qu'eux. Et quand bien même il le serait, je ne suis d'accord avec aucune de ces réflexions. D'abord, des pays comme la Finlande ne se voit pas comme des petits joueurs, mais comme des joueurs normaux. Ils exportent leurs films et autres productions. Ils ont compris, comme beaucoup d'autres que la culture est un produit d'exportation comme un autre et ne se gêne pas pour le faire savoir... Le plus gros poste d'exportation des Etats-Unis, et de très loin devant le second, c'est la culture, les produits culturels. En France, la culture pèse 7% du PIB, soit plus que le luxe et la voiture réunis... Le Québec produit beaucoup et exporte beaucoup, tout n'est pas consommé sur place, et beaucoup de productions se rentabilisent grâce aux marchés extérieurs. Le Québec est une des deux figures de proue de la culture française à travers le monde. Le Québec fait partie de la cinquantaine de pays ayant en commun le français... Autant de marchés potentiels. Le Québec fait l'admiration (et la "jalousie") des Français, pq c'est un concurrent à jeu égal sur beaucoup de marchés, films,télévision, disques, éditions... et même auteurs de théâtre... La force d'un pays, c'est aussi sa capacité à exporter son savoir-faire. La France, pour ne parler que d'elle, importe nombre de choses du Québec, des lois électorales aux études sur l'éducation des enfants, au système carcéral, sans parler des livres pour enfants... Nombre de nos auteurs, de nos chanteurs, de nos comédiens ont de très belles carrières internationales et nous sommes persuadés que personne ne franchit les frontières du Québec.... A titre de comparaison, les US produisent plus d'un millier de long-métrages par an, et seuls 10% s'e

  • Michel Boisvert - Inscrit 27 avril 2014 09 h 17

    Trop mais pas assez

    Ça prend des individus capables de reconnaitre l'art pour en produire. C'est la motivation première de l'évolution d'une société qui cherche par son produit naturel brut 9L'Artiste) à se tailler une place dans le monde. Le Canada est sous l'influence du Québec au niveau culturel. Les anglais sont des commerçants et rien d'autre exepté peut-être des têtes durs et des guerriers qui supportent la pensée culturelle provenant des artistes qui font évoluer l'humanité. L'industrie culturelle fait partie de l'évolution nécessaire pour sortir les êtres de 50,000 ans d'esclavage. On ne formera jamais assez d,artistes. Jamais m'entendez-vous?