Vivre debout… et déçu

Pour Gilles Vigneault, le résultat des élections québécoises de lundi est extrêmement difficile à accepter : « C’est toute la jeunesse qui a donné ce coup de balai ».
Photo: Pedro Ruiz - Archives Le Devoir Pour Gilles Vigneault, le résultat des élections québécoises de lundi est extrêmement difficile à accepter : « C’est toute la jeunesse qui a donné ce coup de balai ».

Du méchant crachin qui, depuis la 640, semblait suivre l’auto, et le lecteur dans l’auto, et le nouvel album de Vigneault dans le lecteur, c’est devenu franchement la flotte à l’entrée de Saint-Placide. Drue et dure pluie. Exprès ? Disons que ça m’a traversé l’esprit. Le ciel qui se déverse au moment de s’engager sur cette principale qui n’a pas été rebaptisée rue René-Lévesque par hasard, ça tient vraiment trop de la mise en scène de lendemain d’élections dramatiquement perdues par le Parti québécois. Encore Yves Desgagnés ?

 

Je n’oublie pas que c’est pour parler de Vivre debout, le fort bel album en question, que je retrouve en ce mardi après-midi Gilles Vigneault dans son village et dans l’ancien restaurant qui lui tient lieu de bureau, d’entrepôt, de salle de travail pour ses « classes de mètre » (c’est son mot : il aime mieux mètre que maître, c’est la métrique du vers qui l’intéresse). N’empêche qu’en s’asseyant devant nos cafés, on se regarde. On se fait des drôles d’airs. Nous sommes sans mots. Ça n’arrive pas à Vigneault, un silence de cette sorte. Un silence pas poétique. Silence que je romps. J’évoque la pluie. Vilaine, violente. Il sourit. « Ça nous parle, hein, cette pluie ? Difficile de ne pas l’entendre tomber aujourd’hui… »

 

Oui. Inéluctable lendemain de veille. Difficile d’embrayer d’entrée de jeu sur les arrangements si délicatement jazzy des chansons, la réalisation tendre et souple de Daniel Lavoie. Autant crever le nuage. Quitte à écrire deux textes. Un pour réagir, un pour parler du disque. « On peut pas faire semblant », répète-t-il, comme à lui-même. Comment ça se vit, alors ? « Très mal. J’avais envie de tout annuler et de rester couché. » Ce qu’il a fait, le matin. « J’ai pas fermé l’oeil une seconde avant huit heures. Pas dormi de la nuit. Pas capable. »

 

À ce point-là ? À ce point-là. « C’est pas que le résultat me surprenne énormément. Mais ça me déçoit terriblement. » Il l’avait un peu annoncé dans son mot, partagé la semaine dernière par beaucoup d’amis et d’amis Facebook de la candidate péquiste et comédienne Sylvie Legault, défaite sans surprise lundi dans Mercier par Amir Khadir. « J’ai fait ce petit laïus à la demande de ma fille Jessica, pour contribuer à la campagne de Sylvie Legault… » Citons : « Les libéraux nous disent qu’ils vont s’occuper des “ vraies affaires ”. Cela m’amène à me demander pourquoi l’éthique, la langue, la culture et l’identité ne semblent pas de “ vraies affaires ” pour eux. Eh bien : c’est que l’identité, la culture, la langue et l’éthique se rapportent à la notion d’ÊTRE et que les “ vraies affaires ”, dont ils font leur discours et tout leur programme, ne se rapportent qu’à la notion d’AVOIR, c’est-à-dire le court terme. Et je serais très triste que les Québécoises et les Québécois tombent encore une fois dans ce vieux piège rouillé par tous les mensonges éhontés de leur passé récent. La MÉMOIRE reste un guide. Et l’OUBLI… un danger. »

 

Triste, il l’est. C’est dans ses yeux. « On regarde tout ça, et on se dit que c’est un grand coup de balai sur le mouvement souverainiste et sur le PQ, et c’est extrêmement dur pour madame Marois. Ça n’a qu’une vertu : c’est clair. Y a pas d’équivoque. C’est pas, si on avait fait ci ou si on avait fait ça, c’est toute la jeunesse qui a donné ce coup de balai. Je ne vais pas le leur reprocher, leur faire la leçon à 85 ans. Je vais simplement constater… » Encore un silence. «… Et m’interroger : est-ce que ça va renaître de ses cendres ? » Nouveau silence. « Y a de la cendre partout, maintenant. On ne sait rien de ce qui va se passer, mais à écouter les discours [lundi] soir, on pouvait regarder les dauphins se disputer les restes. Je le dis sans cynisme. » La nature même de la politique ? « Je crois, oui. C’est épouvantable, mais c’est comme ça. »

 

Il semble écouter ses propres mots résonner dans la grande pièce, tel un moniteur de scène, et relativise. « Faut pas exagérer, c’est pas la Syrie, quand même. Nous ne sommes pas condamnés ! Mais je ne suis pas le seul à être déçu. » Quand on a survécu à deux référendums, lui dis-je, on doit pourtant être bardé, préparé. Solennel, pesant chaque mot, il répond : « Moi, je suis plus démoli qu’aux deux référendums. » J’accuse le coup. Vraiment ? « Oui. C’est peut-être parce que je suis plus démolissable. J’ai 85 ans. J’ai 34 ans de plus pour l’un, 19 ans de plus pour l’autre. Je ne vois pas comment envisager un autre référendum avant… » Il calcule. «… 2025? Je ne serai peut-être plus là, à 96 ans ! » Il rit.

 

« Et puis, ajoute-t-il en soupirant, j’ai ce disque que je considère être l’un de mes meilleurs travaux, qui est lancé au milieu de ça ! C’est quand même la pire occurrence qui se puisse ! » Un album qui parle du pays, bien évidemment : dans L’inventaire, la chanson d’ouverture, ça décrit le jour où « Un enfant viendra […] Qui n’aura plus peur de votre police/Ni de vos décrets ni de vos complices […] Il abrogera vos lois les plus bêtes/Puis vous le verrez marchant à la tête/D’un peuple debout ». Un album qui contient une chanson intitulée… L’isoloir. « C’est une chanson référendaire, on peut pas faire accroire que c’est pas là : “ Et de ma croix noire/Me faire un pays… ” Je l’ai écrite pour qu’elle soit entendue. Là, elle risque pas de tourner beaucoup à la radio ! »

 

Il s’esclaffe, laisse résonner son beau rire de Vigneault, puis, en un instant, redevient sérieux. « Ce qui m’horrifie, dans tout ça, c’est de voir que la peur a encore marché, marche et marchera. Ça fonctionne, ils le savent, et ils s’en servent. » Long silence. Sourire en coin. Appel du pied. « Mais on ne s’appesantira pas sur cette chanson, et on va se dire plutôt : y en a-t-y d’autres ? » Plusieurs. Des belles, en plus. Qui ne perdent rien pour attendre. En ces pages, tout bientôt, la suite de l’entrevue, et tout Vivre debout. « Vivre debout et prêt à partir à toute heure/Boire et dormir debout comme font les chevaux/Les pas de liberté inscrits dans leurs sabots/Puisqu’il y a toujours péril en la demeure… »

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