Colloque de l’humour - Le rire a-t-il un sexe?

L’humoriste Mélanie Couture
Photo: JPR Management L’humoriste Mélanie Couture

« Une femme va chez le médecin, et après examen, il lui dit : “Madame, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise, c’est que vous êtes très drôle, la bonne, c’est qu’on va vous mettre sur les hormones. Dans six mois, vous allez avoir une barbe et vous allez faire fortune.” » C’est avec cette blague que l’animatrice Chantal Lamarre a ouvert la table ronde « Femmes et humour » qui a réuni les humoristes Lise Dion, Mélanie Couture, Kim Lizotte, Émilie Ouellette, et les chercheuses Lucie Joubert, Danièla da Silva Prado et Mira Falardeau au deuxième jour du colloque L’humour sens dessus dessous.

 

D’office, l’obstacle principal auquel les femmes humoristes sont confrontées semble être l’industrie elle-même, la machine, et non les confrères. Dans l’ensemble, en effet, les participantes ont convenu qu’une fois devant le public, si elles sont « bonnes », si elles sont drôles, c’est gagné. Or, il est ardu, le chemin jusqu’aux spectateurs. Entre les producteurs et les directeurs de salles, le monde de l’humour demeure majoritairement masculin.

 

« On a parfois l’impression que les producteurs pensent qu’une humoriste représente un risque financier supplémentaire, a indiqué Kim Lizotte. Une recherchiste télé m’a déjà expliqué qu’ils avaient décidé d’embaucher une chroniqueuse un peu drôle plutôt qu’une humoriste, leur idée de départ, parce que si la chroniqueuse fait rire des fois, on ne s’y attend pas et c’est un plus, alors qu’avec la fille humoriste, on s’attend qu’elle fasse rire, et si ça ne fonctionne pas, c’est super gênant. Euh… Pourquoi la fille humoriste ne ferait pas rire ? »

 

Des anecdotes professionnelles d’Émilie Ouellette et de Mélanie Couture ont confirmé la tendance. À quoi tient cette perception négative ?

 

« Quand une humoriste parle d’une femme, elle s’adresse aux femmes. Quand un humoriste parle d’un homme, il s’adresse à l’humanité. Ne dit-on pas “la Déclaration des droits de l’homme” ? », s’est désolée Mira Falardeau. À l’inverse, Lise Dion a estimé interpeller les deux sexes. « Dans mon numéro sur le point G, en gros, je dis aux hommes de ne pas s’en faire s’ils ne le trouvent pas du premier coup, puisque moi-même, je le cherche encore », a-t-elle argué devant une salle hilare.

 

Double exposition

 

Toutes et tous égaux, alors ? Le ratio hommes-femmes en humour est encore largement à l’avantage des premiers. Et cela s’accompagnerait d’effets pervers. « Si tu présentes un show avec huit gars et une fille, le focus médiatique va être sur la fille. Elle a intérêt à performer, parce que si la critique est mauvaise le lendemain, ça éclabousse toutes les femmes humoristes. Les hommes ne sont pas confrontés à ce problème-là. Si un stand-up gars se plante, ça n’implique que lui. On est moins nombreuses, et donc plus exposées », a avancé Mélanie Couture.

 

Cette « exposition » se traduirait également par une attention accrue sur la physionomie. « Au début d’un spectacle, je déconne en disant que j’ai l’air d’une participante d’Occupation double, a raconté Kim Lizotte, une belle jeune femme. Je fais de l’autodérision comme ça un bon cinq, dix minutes, pour me placer, pis là, paf ! je peux envoyer des jokes politiques. Mais je dois évacuer tous ces commentaires-là concernant mon apparence en commençant, sinon, le public va les formuler dans sa tête et pendant ce temps-là, il ne m’écoutera pas. » De beaux mecs comme Stéphane Rousseau et Sugar Sammy se « badrent-ils » de telles considérations ?


Air du temps

 

Fait intéressant, cette table ronde survient quelques jours après que le chroniqueur du Variety Brian Lowry ait soutenu que l’humoriste américaine Sarah Silverman nuisait à sa carrière en s’obstinant à être « aussi sale et de mauvais goût que les gars ». Difficile de ne pas penser aux paroles de Mélanie Couture au sujet du malaise que provoque, ou non, le recours à la vulgarité, un trait que d’aucuns considèrent l’apanage des hommes. Selon elle, qui qualifie son propre travail de « grivois », la vulgarité est aussi judicieusement utilisée par Cathy Gauthier que par Mike Ward.

 

Ironiquement, un article paru dans le même quotidien deux jours plus tard relate le succès sans précédent rencontré par un gala-bénéfice animé, avec le style corrosif qui la caractérise, par Sarah Silverman. Comme l’ont énoncé les participantes dès le début, au final, c’est le public qui tranche, et il faut croire que l’intégrité lui plaît, une idée joliment résumée par Lucie Joubert, qui a conclu en citant Jean Cocteau : « Ce que l’on te reproche, cultive-le, c’est toi-même. »

2 commentaires
  • Michel Bédard - Inscrit 28 novembre 2013 09 h 47

    Bof...

    Mélanie Couture, qui a recours à la vulgarité dans ses spectacles, dit: la vulgarité est "aussi judicieusement utilisée" par Cathy Gauthier que par Mike Ward, (!). Quelle bonne blague... Il est vrai qu'on ne peut s'attendre à ce que les humoristes se critiquent publiquement entre-eux, se bullshittent. Et nous sommes à une époque où même les journalistes (et certains écrivains dont Laferrière) font l'éloge de la médiocrité, déplora Foglia dans une de ses chroniques (un des rares scribes pouvant s'exprimer librement, ou presque, dans une société de mensonges, d'images, d'illusions, déplore-t-il) et pour qui l'industrie du rire constitue une vaste entreprise de décervelage... Chaque humoriste a son créneau et son marché cible... Heureusement, il y a les Guy Nantel et quelques autres, si rares, dont l'impayable, brillante et très allumée Chantal Lamarre.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 28 novembre 2013 11 h 58

    Foglia

    comme vous dites, a bien raison de dire que l industrie du rire constitue une vaste entreprise de decervelage."que Quebec est triste avec tous ces(ses)droles clowns.........J-P.Grise