L’esprit de La Corriveau refait surface

L’exosquelette de la Corriveau se trouve pour deux ans aux Musées de la civilisation, à Québec.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir L’exosquelette de la Corriveau se trouve pour deux ans aux Musées de la civilisation, à Québec.

Condamnée à mort en 1763 pour avoir tué son mari, la Corriveau a pris une aura surnaturelle dans l’imaginaire québécois. Cette Barbe bleue au féminin se présente pourtant sous un tout autre jour ces jours-ci, alors que les Musées de la civilisation lèvent le voile sur la présumée cage dans laquelle sa dépouille a été exposée aux quatre vents. Un artefact unique qui révèle les formes d’une Corriveau à la stature frêle, éminemment humaine.

Corrodée, mais bien préservée, la cage est en fait un exosquelette complet auquel ne manque qu’un bras. Ne faisant pas plus de cinq pieds, ses lamelles de fer attachées par des rivets dessinent une silhouette fine et des membres délicats, même pour l’époque. Difficile de faire le lien entre cette forme chétive et celle qui a admis avoir tué froidement - et de ses seules mains - son mari retrouvé en sang dans l’écurie.

« L’objet est très macabre, il s’en dégage une violence qui force la répulsion, mais aussi une grande tristesse, en raison de son petit format, qui rappelle celui d’une enfant de 13-14 ans », raconte la vice-présidente de la Société d’histoire régionale de Lévis, Claudia Méndez. C’est elle qui, par hasard, a retrouvé l’objet au Peabody Essex Museum, de Salem, aux États-Unis, aux côtés d’autres objets liés à la chasse aux sorcières.

Identifié clairement au nom de la veuve Dodier (le nom de secondes noces de la Corriveau), morte et exposée en 1763, à Saint-Vadier [sic], au Québec, le gibet a été prêté pour deux ans aux Musées de la civilisation afin qu’il en confirme l’authenticité. «C’est un travail à la Sherlock Holmes qui nous attend, avec des preuves à amasser, des liens à faire, c’est vraiment un beau défi de conservateur», raconte la conservatrice Sylvie Toupin.

Si plusieurs preuves historiques et techniques sont d’ores et déjà acquises, les Musées, qui travaillent de concert avec la Société d’histoire régionale de Lévis, tiennent à dissiper tous les doutes en prévision d’un éventuel rapatriement. « C’est un artefact très important sur le plan national, puisqu’il a façonné notre imaginaire collectif, souligne Mme Toupin. Mais avant de s’embarquer officiellement dans un rapatriement, qui est une démarche très complexe, politiquement délicate, il nous faut monter un dossier vraiment solide, sans failles. »

Plusieurs spécialistes seront donc appelés au chevet de la Corriveau dans les prochains mois. Un des points cruciaux sera de retracer le périple exact de la cage qui, des documents l’attestent, a transité par New York, où elle fut exposée comme objet de foire par Phineas Taylor Barnum. Réapparue plus tard dans un musée de Boston, elle disparaîtra à nouveau dans un incendie pour aboutir à Salem, en 1899. « Ce sont ces trous-là qu’il va falloir combler », raconte la conservatrice.

En parallèle, des preuves physico-chimiques devront aussi être rassemblées pour dater la pièce, poursuit Mme Toupin. « On sait déjà que le radiocarbone ne nous sera pas utile, la pièce est trop récente. On va plutôt faire appel à des experts des métaux et des sols. Des experts de la ferronnerie seront aussi appelés à se prononcer, pour voir si les rivets concordent avec les pratiques de l’époque, par exemple. »

Une rareté muséale

Quoi qu’il ressorte de cet examen, la valeur patrimoniale de cette pièce restera grande, rappelle pour sa part Mme Méndez. « Sa seule présence ici est chose rarissime. L’exposition au gibet est une pratique importée d’Europe, qui fut très rare en Amérique du Nord. On n’en a recensé que quelques cas, dont deux au Québec. Celui de la Corriveau et un autre, à Montréal, un homme qui aurait tué une famille entière. Dans ce second cas toutefois, la peine a été entendue, mais elle n’a finalement pas été exécutée. »

Sans négliger le fait que, dans les musées qui se spécialisent dans les objets de torture, européens pour la plupart, les artefacts authentiques sont également peu nombreux, poursuit Mme Méndez. « En fait, on y trouve surtout des reproductions parce que les instruments de torture étaient généralement refondus en raison de la grande valeur du fer. »

Si le gibet de Marie-Josephte Corriveau n’a pas connu cette fin, c’est qu’il a été enterré avec sa dépouille. Il refera surface en 1849 ou 1850, lors des travaux d’agrandissement du cimetière jouxtant l’église Saint-Joseph. À l’été 1851, la pièce disparaît du sous-sol de l’église pour réapparaître à Montréal, exposée comme une curiosité devant le Marché Bonsecours. Elle reviendra quelques mois plus tard à Québec avant de prendre le chemin de New York.

L’exposition publique de cette cage cristallisera l’image sulfureuse de la Corriveau, passée sorcière plus grande que nature dans l’imaginaire collectif. « C’est vraiment à ce moment que la légende prend forme, rappelle Mme Méndez. On se met à raconter toutes sortes de faussetés, on amplifie tout. On va jusqu’à prétendre qu’elle a eu une demi-douzaine de maris qu’elle a tués en leur versant du plomb dans l’oreille. »

Faire parler les faits

À la Société d’histoire régionale de Lévis, on souhaite que la présence de la présumée cage permette aux faits de reprendre leurs droits. Cette réhabilitation passe essentiellement par l’éducation, alors que la Société célèbre cette année le 250e anniversaire de la mort de la Corriveau avec l’exposition du gibet trouvé à Salem, les 3, 4, 5 et 6 octobre au Centre de congrès et d’expositions de Lévis.

N’est-ce pas jouer le jeu des exhibitionnistes, justement ? « Nous sommes conscients du fait qu’exposer une telle pièce peut choquer, que cela peut tourner au cirque, convient Mme Méndez. On a donc demandé à une ethnomuséologue, une Corriveau elle aussi, Claude Corriveau, de veiller à ramener les faits au premier plan en ménageant un espace intime, sobre, propice au recueillement. »

L’objet lui-même n’en demeure pas moins morbide pour autant, non ? « C’est vrai,convient Mme Méndez. Mais c’estparce qu’il rappelle que cette peine se voulait pire que la mort. En privant le corps d’une sépulture, on damnait aussi l’âme du condamné. C’est tout cela qu’il faut aussi garder en tête. »

3 commentaires
  • Germain Corriveau - Inscrit 2 octobre 2013 00 h 43

    La Corriveau : le procès

    On pourrait peut-être essayer de rapatrier l'original du procès de cette malheureuse conservé dans les archives judiciaires de Londres. Ne vaut-il pas la peine également de rappeler que la table qui avait servi aux militaires anglais à étudier le cas de la Corriveau est en montre au musée des Ursulines à Québec où l'on conserve aussi le crâne du marquis de Montcalm qui avait été exhumé du cimetière du couvent.
    Germain Corriveau, Verdun.

  • Eric Labonté - Inscrit 2 octobre 2013 07 h 18

    Les minutes du procès de la Corriveau

    Pour ceux et celles qui veulent en savoir plus sur la véritable Corriveau, il existe un livre à la Grande Bibliothèque de Montréal, au niveau 3 et à la cote 923.41714 C8255 b 1988 :
    Auteur : Louis-Philippe Bonneau
    Titre : Josephte Corriveau-Dodier, La Corriveau, 1733-1763 : une égnigme [sic] non résolue
    Éditeur : Société de conservation du patrimoine de St-François-de-la-rivière-du-sud, 1988.
    On retrace les minutes du procès. Très intéressant. Le livre remet les pendules à l'heure sur cette triste histoire.

  • Michel Godin - Abonné 2 octobre 2013 14 h 34

    Pourquoi pas à l'Assemblée nationale.

    Quand l'exposition sera terminée, pourquoi pas l'installer quelques temps à la place du crucifix du Salon bleu de notre Assemblée nationale. Symbole de notre enfermement collectif. Ça donnerait à réfléchir, comme dans ce bon vieux temps révolu.