Chambres de mémoire

Chambre pour partager des choses essentielles
Photo: Carole Lévesque Chambre pour partager des choses essentielles

D’un séjour de trois ans à Beyrouth, Carole Lévesque rapporte un souvenir particulièrement marquant du quartier de Bachoura. À l’ombre des grandes tours signalant l’affolante reconstruction de la capitale libanaise, ce secteur abandonné et squatté par des sans-papiers lui a inspiré cinq chambres-machines. Petites habitations portables dont les dessins - et une maquette synthèse - seront exposés à la Maison de l’architecture dès jeudi.

 

« Ce projet vise à documenter ce quartier, mais c’est aussi une démonstration qu’il y a de la richesse dans ce qui est à l’abandon, et pas seulement une occasion de redéveloppement », explique celle qui est revenue du Liban l’an dernier quand l’École de design de l’UQAM lui a offert un poste de professeure.

 

Chambre pour se garder des distractions, Chambre pour partager des choses essentielles, Chambre pour aller là où on n’a pas besoin d’être, Chambre pour transporter la pierre, pour se cacher dans les ombres. Ces habitacles nomades aux fonctions à la fois essentielles et inutiles captent l’esprit d’un lieu un peu suspendu dans le temps où l’on s’organise avec les moyens du bord et beaucoup de volonté, en détournant souvent le sens premier des objets. D’où l’appellation de « machine ».

 

« Je voulais que ça requière un effort physique, que ce soit inconfortable et difficile à transporter. Pour les habiter, il faut le vouloir vraiment et y mettre l’effort, dit-elle. Ces machines ne servent à rien, mais, en même temps, elles permettent de comprendre les gens et le lieu, de découvrir des choses, de voir son environnement autrement », souligne celle qui a aussi signé l’ouvrage De l’inutilité en architecture. L’une d’elles abrite une balançoire qui, lorsqu’elle s’élance vers l’avant, fait reculer la machine et, à l’inverse, la fait avancer quand elle balance vers l’arrière…

 

Embauchée par l’École d’architecture de l’Université américaine de Beyrouth à la fin de ses études doctorales, Carole Lévesque a découvert Bachoura par hasard, d’emblée séduite par cette zone un peu oubliée, portant les traces d’une richesse passée et qui résistait (jusqu’à son départ du moins) au pic des démolisseurs. Elle y a même mené des ateliers avec ses étudiants et des séances de dessins avec les élèves du quartier. « C’est une communauté qui fonctionne : il y a de l’emploi, un marché, des écoles… »

 

Au gré de ses promenades documentées en photos, elle a collectionné les rencontres et anecdotes. Les chambres cristallisent donc aussi ces récits. Comme celui d’un monsieur lui expliquant pourquoi il n’y a plus de trottoirs - c’est l’ex-président qui aurait transporté la pierre pour se construire une villa en Jordanie…

 

En même temps, l’architecte a choisi de les transposer dans des dessins techniques, à l’encre du rapidographe - plume ultrafine utilisée en architecture jusqu’à ce que l’ordinateur prenne le relais. Une manière de rendre sa poésie architecturale lisible, traduisible. Si ses chambres peuvent être construites, elle a toutefois refusé de leur donner corps à Montréal.

 

« Elles ne pourraient exister qu’à Beyrouth, dit celle qui n’a pas eu le temps d’en réaliser une avant son retour au bercail québécois. Elles n’ont aucun lien avec Montréal. » D’où l’idée de réaliser plutôt, pour l’exposition, une « machine à chambres », qui les résume toutes et que les visiteurs pourront manipuler - non sans effort - à leur guise.

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