Jacques Brel, 25 ans après - La mort de Brel is alive and well

Le dimanche 9 octobre 1978, à 4h30 du matin, l'embolie pulmonaire parachevant l'oeuvre du cancer, Jacques Brel mourait «par arrêt de l'arbitre», comme il le chante dans Vieillir. Le lendemain commençait une autre vie: celle de l'héritage, chansons, images et souvenirs, géré avec célérité et zèle par la famille Brel. En cela, l'anniversaire, point culminant de l'année Brel, est moins le rappel d'un moment de tristesse que le zénith d'une campagne de mise en marché. Avec entrevue de l'officielle veuve Brel à la clé.

Voix de femme au bout du fil. La relationniste de presse de la Fondation internationale Jacques-Brel, me dis-je. «Madame France Brel, s'il vous plaît?» Ferme, décisive, la voix répond: «C'est Miche.» Ah. Oh. Non seulement ce n'est pas la relationniste, ce n'est pas la deuxième des trois filles de Brel non plus. C'est bel et bien Thérèse Michielsen, la «Miche» que Brel rencontra à la Franche Cordée et maria en 1950. De mon côté de l'Atlantique, je me sens un brin Napoléon à Waterloo, quand il fut pris à revers. Attendait Grouchy, trouva Blücher. Moi, j'attendais la fille au tournant, voilà l'épouse. «Mme Brel», disait le courriel confirmant l'entrevue. J'avais confondu.

J'en suis tout désarçonné. France Brel, je l'avais dans le collimateur. Rapport à sa manière de diriger la Fondation, entre gardien du temple et percepteur d'impôts. «S'il vous a toujours échappé de son vivant, il est depuis sa mort sous votre total contrôle», m'apprêtais-je à lui envoyer dans le baba. Rapport aussi à l'exposition Brel, le droit de rêver, visitée à Bruxelles cet été, d'où Maddly Bamy, la compagne des dernières années, est entièrement occultée: France Brel devait s'expliquer là-dessus. Rapport enfin à tout ce tintamarre autour des 25 ans de la mort du paternel. Ce «repackaging» intensif, pour ne pas dire un chouïa mercantile. À commencer par la compilation Brel infiniment, avec ses 40 titres «remasterisés», dont les fameux inédits de l'époque des Marquises, ces cinq chansons que Brel avait souhaité laisser dans l'ombre et qui voient maintenant le jour quand même, anniversaire oblige, la Fondation et Barclay s'étant arrogé le droit de lever l'interdit. Ça et le triple DVD d'extraits d'émissions de télé (Comme quand on était beau) et la nouvelle intégrale qui vient prendre la place de celle qui existait déjà, histoire de faire cracher les admirateurs une fois de plus, avec ses 15 «digipaks» reproduisant les pochettes des 33-tours, son disque «boni» d'enregistrements de jeunesse et son livre de 100 pages, le tout dans une boîte de bonbons en «métal martelé». Une boîte de bonbons! «Ne saisissez-vous pas qu'il y a dans la chanson Les Bonbons un second degré ironique, France Brel?»

J'ai l'air fin, doigt accusateur dans le vide. Parler à Miche, c'est pas pareil. «Miche, la compagne des débuts difficiles, et Maddly, la compagne de la fin difficile», écrit Martin Monestier dans Brel, le livre du souvenir. Miche qui s'occupa des «corvées administratives» de son Flamand toute sa carrière durant. Miche qui éleva seule ses trois filles. «Tout au long de ma vie avec Jacques, depuis le moment où il a décidé de quitter l'usine de son père en 1953 et se lancer dans la chanson, je l'ai toujours aidé», résume-t-elle. Sa part de travail à la Fondation, qu'elle a créée avec France en 1981, est en cela une continuité, bien plus qu'une prise de pouvoir. «J'ai hérité de tout. Il fallait bien s'en occuper.» Pas évident de faire le deuil de quelqu'un, lui dis-je, quand on baigne quotidiennement dans son oeuvre, parmi les chansons, films, photos. «Non, je n'ai jamais fait le deuil de Jacques. Il est avec moi à peu près tout le temps. Et encore plus cette année, bien sûr.» C'est la première fois, pour l'anniversaire et tout ce qui entoure l'année Brel officiellement décrétée en Belgique, que Miche Brel accorde des entrevues et se montre à la télé. «Après, je rentrerai chez moi. Au calme.»

Du bout des mots, j'effleure le sujet de la compagne-des-dernières-années-exclue-de-l'expo. «C'est vrai qu'on n'a pas mis Maddly», reconnaît-elle tout de go. «Dans l'existence de Jacques, il y a eu beaucoup de "dames de passage", comme il disait. Il avait décidé une fois pour toutes, à la naissance de notre troisième [Isabelle, en 1958], qu'on ne divorcerait pas et que ce serait toujours la famille à Bruxelles qui serait le numéro un. C'était toujours en parfaite honnêteté avec moi. Je connaissais sa vie. Et comme plusieurs dames ont traversé sa vie, on s'est dit qu'il fallait mettre tout le monde ou personne. Or plusieurs de ces dames sont décédées, dont une très récemment. Par décence, on a respecté leur anonymat.» Maddly, dame de passage, malgré les quatre ans de vie commune? Vraiment? Miche se braque. «C'était pas ça, l'important de la fin de la vie de Jacques. L'important, c'est la mort de son ami Jojo [Georges Pasquier, secrétaire de Brel]. C'est ce qui a déclenché son cancer... »

Elle balaie tout aussi vigoureusement la controverse qui entoure la parution des inédits. «Quel malentendu! Jacques a dit à Eddy Barclay: "On ne sort pas ces chansons maintenant. On attend mes instructions." Malheureusement, il n'y a pas eu d'autres instructions. Mais Jacques n'a jamais dit: "Je ne veux pas qu'on les sorte." Ce ne sont pas du tout des brouillons. Jacques jetait toujours ses brouillons. Il en a mis beaucoup à la poubelle, ça oui! Mais il n'enregistrait pas une chanson pour ne pas la sortir. Sur ces cinq chansons, le texte est tout à fait fini, et la voix est parfaite. Qu'est-ce que vous voulez de plus?»

Je lui signale que paraît chez nous ces jours-ci, à l'enseigne des Disques XXI, un disque intitulé Brel 1953 - Chansons inédites: les sessions radio Hasselt. Au moment même où, les 50 ans sonnant, ces chansons tombent dans le domaine public. En vérité, le disque était déjà au catalogue l'an dernier mais n'avait pas échappé aux radars de la Fondation. «Ils ont été un peu trop vite», commente Miche, très au courant. «Il a été retiré de la circulation.» Elle se dit «très préoccupée» par cette question de la péremption des droits d'édition. «Avec d'autres comme Aznavour, on essaie de faire prolonger la loi en Europe.» Ces refrains de jeunesse, on les retrouve aussi dans la «nouvelle» intégrale à bonbons, que Mme Brel défend avec une ferveur intacte. «L'important, ce n'est pas la boîte. C'est le son. La voix de Jacques. Tout a été nettoyé. C'est Brel comme vous ne l'avez jamais entendu.»