L’édifice Seagram raconté par Phyllis Lambert

Phyllis Lambert et l'architecte Mies van der Rohe devant la maquette de l'édifice Seagram.
Photo: Source Fonds Phyllis Lambert - Centre canadien de l'architecture Phyllis Lambert et l'architecte Mies van der Rohe devant la maquette de l'édifice Seagram.

On sait que le Seagram Building ne serait pas l’icône architecturale du XXe siècle qu’il est devenu si Phyllis Lambert n’avait pas mis le nez dans les affaires de son richissime père, Samuel Bronfman, baron de la distillerie. Ce qu’on sait moins, c’est que pour mettre au monde l’édifice mythique, l’entêtée Lambert s’est rendue dans les ateliers des plus grands architectes et artistes du XXe siècle, rencontrant Brancusi alité, charmant Picasso dans sa villa cannoise, et négociant avec l’intempestif Rothko, pour doter le Seagram du « plus grand art du XXe siècle ».

Parsemé d’anecdotes incroyables, le dernier ouvrage de Phyllis Lambert, Building Seagram, est beaucoup plus qu’une somme de la chronologie du chantier du gratte-ciel qui a marqué le modernisme. Il recense son influence sur le cours de l’architecture du XXe siècle et sur la face même de la métropole américaine. Il révèle que son indicible prestance est née de la rencontre de personnages plus grands que nature.


Chef-d’oeuvre de Mies van der Rohe et incarnation ultime de son credo «Less is more», le Seagram continue de trôner sur Midtown près de 60 ans après sa naissance. Mais sans le cran affiché par une jeune artiste de 27 ans sans compromis, le gratte-ciel rêvé par Samuel Bronfman aurait pu n’être qu’un banal mastodonte de pierre parmi tant d’autres.


Faux départ


« NON, NON, NON, NON, NON ! », mitraille Phyllis en 1954, jusque-là tenue à distance des affaires d’entreprise de la lucrative compagnie familiale, en voyant les plans caressés par son père pour la prestigieuse adresse du 375 Park Avenue. « Vous avez deux choix. Soit un building qui n’est qu’une place pour travailler, sans attrait spécifique pour l’imagination et l’intelligence humaine, lui écrit-elle depuis Paris. [Soit] un building qui exprime le meilleur de la société dans laquelle vous vivez. Vous avez une grande responsabilité […], cet édifice n’est pas seulement dédié aux gens de votre compagnie, mais à tous, à New York et au reste du monde. » Et tac !


Âgée de 27 ans, Lambert quitte la Ville Lumière, décidée à se faire une place sur le comité de construction, qui lui confiera - et non son père - le mandat de recruter un architecte. « Si je revenais, c’était pour faire un vrai job. Je voulais trouver les meilleurs architectes contemporains, comparables à ceux de la Renaissance, où des changements importants dans la société ont révolutionné l’architecture », raconte-t-elle.


Lambert sillonne l’Amérique et l’Europe pour rencontrer les plus grands. Elle lunche avec Eero Saarinen, visite les bâtiments de Marcel Breuer, professeur au Bauhaus, s’intéresse aux travaux de Gropius, Le Corbusier, sans oublier I.M. Pei, puis Mies van der Rohe, qu’elle convainc de venir rencontrer son père à New York. Avec l’aide de Philip Johnson, architecte de la fameuse Glass House, Mies sera finalement choisi, déclassant Le Corbusier, « trop béton », et Frank Lloyd Wright, « trop XIXe ».


Seule femme parmi des hordes d’hommes en veston cravate, son entêtement évitera que le concept de Mies, une élégante tour de verre posée en retrait de l’avenue sur une plaza ouverte sur la ville, soit passé à la moulinette. À l’endroit où le pied carré vaut le plus cher au monde, réserver du terrain à une place publique horrifie les promoteurs immobiliers qui carburent au pied carré loué. L’idée va à l’encontre des règlements de construction, mais Lambert jouera brillamment du coude pour protéger l’oeuvre de son poulain.


Un écrin pour l’art


Une fois construit, il faut polir le joyau de bronze et de verre. S’enclenche en 1957 l’un des mandats les plus incroyables de Lambert, qui décide d’habiller le bâtiment de Mies d’oeuvres marquantes du XXe siècle. « Il ne s’agissait pas de décoration. Pour moi, les oeuvres des meilleurs artistes du temps devaient articuler les espaces. » Elle se rend donc à Paris, pour causer avec Constantin Brancusi, alité dans son atelier à Paris et qui appelle à son chevet son entourage à l’aide d’un gong ! « Mais ses propositions ne convenaient pas », dit-elle. Peu s’en faut, elle se tourne vers Pablo Picasso, déjà au faîte de sa gloire, et le rencontre dans sa villa cannoise pour lui commander quatre sculptures destinées au restaurant The Four Seasons. L’histoire veut que la très jalouse Jacqueline Roque, future conjointe de Picasso, ait poliment mis fin aux discussions. Lambert recrute enfin Mark Rothko, qui peindra, à sa demande, plusieurs immenses toiles. Mais l’artiste rebelle abandonne le navire en cours de route, clamant qu’il n’a accepté la commande que « pour ruiner l’appétit des riches fils de pute qui viendront y manger », relate le bouquin.


Lambert ne baisse pas les bras. Elle apprend que trois rideaux de scène créés pour des ballets par Picasso, Matisse et Dali seront bientôt mis en vente. Convaincue que la monumentale toile de Picasso Le Tricorne « est faite pour le Seagram », elle achète l’oeuvre elle-même pour 50 000 $ de peur de la perdre, voyant que les gros bonnets de Seagram traînent les pieds. Un an plus tard, la compagnie lui rachète le chef-d’oeuvre, maintenant visible depuis la plaza, au grand bonheur des New-Yorkais.


« Cet espace a complètement changé le visage de New York. Le zonage a été modifié pour inciter les promoteurs à créer ce genre de places en échange d’étages supplémentaires », soutient Phyllis Lambert. Entre 1963 et 1975, 121 places « privées publiques » seront aménagées à New York grâce à ce nouveau zonage, soit l’équivalent de 20 acres en plein coeur de la Grosse Pomme. « Mies disait qu’elles étaient comme des clairières dans la forêt de gratte-ciel ». Avec ses 38 étages aériens, son enveloppe de verre teinté et de bronze, ce symbole du modernisme est aujourd’hui un site protégé du patrimoine national américain.

4 commentaires
  • Michel Bédard - Inscrit 25 avril 2013 04 h 34

    Madame Lambert...

    Merci pour tout ce que vous avez fait pour Montréal et ses gens. Un jour, il y aura un grand boulevard à votre nom... Croyez-moi.

  • Nicolas Blackburn - Inscrit 25 avril 2013 09 h 55

    Building Seagram: à lire !

    J'adore l'histoire racontée dans cet article et j'ai hâte de lire le livre. On laisse trop souvent dans l'ombre le nom des grandes femmes qui ont marqué le temps.

  • France Marcotte - Abonnée 25 avril 2013 10 h 08

    Quelle histoire extraordinaire!

    Une Québécoise au coeur du rayonnement de New York.

    Y'a pas à dire, la réalité nous échappait et voilà qu'on en attrape des petits bouts.

  • Eric Shannon - Inscrit 25 avril 2013 14 h 35

    Appel à la mairie de Montréal

    Comme l'a suggéré un autre commentaire, à quand une grande avenue au nom de Phyllis Lambert ?

    Sans cette talentueuse artiste, Montréal ne serait que l'ombre d'elle même.