Les habits de la mémoire

Le Musée du costume et du textile du Québec, maintenant situé au Marché Bonsecours de Montréal, a eu pignon sur rue dans la maison Marsil de Saint-Lambert jusqu’en janvier dernier.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le Musée du costume et du textile du Québec, maintenant situé au Marché Bonsecours de Montréal, a eu pignon sur rue dans la maison Marsil de Saint-Lambert jusqu’en janvier dernier.

Qu’ont en commun d’anciennes robes ayant pris le chemin des coffres et les pièces contemporaines de créateurs de mode québécois ? Le Musée du costume et du textile du Québec (MCTQ) illustre la question avec son exposition inaugurale Tapis rouge: la mode au musée, qui ramène le vêtement au coeur de notre mémoire collective.


Sous le haut plafond de la salle vitrée plongée dans la pénombre, une trentaine de mannequins immobiles déploient un mystérieux apparat : des robes de toutes les tailles et de toutes les matières, de facture moderne ou plus classique, portées il y a des années par des femmes inconnues ou tout juste sorties des collections d’un jeune designer.


Un improbable assemblage ? Plutôt un moyen de réunir la mode et le patrimoine textile, deux « mondes parallèles » selon la directrice générale du musée, Suzanne Chabot.


Deux mondes aux frontières poreuses que séparent les ondulations des tendances et du temps. « Il y a une grande distance entre ce que le créateur va présenter, souvent plus avant-gardiste, et ce que les gens vont acheter, ce dont on va se rappeler d’une époque. »

 

Un curieux paradoxe


C’est pourtant ce curieux paradoxe qui donne sa raison d’être au Musée du costume et du textile, « un observateur et un collectionneur » investi d’un « devoir de mémoire » depuis sa fondation en 1979.


Et l’exposition Tapis rouge : la mode au musée vient justement illustrer l’interdépendance entre mode et patrimoine en présentant, côte à côte, huit créations contemporaines conçues par des designers québécois et une vingtaine de robes plus patrimoniales, pigées dans les quelque 7000 pièces de la collection du musée.


Même si l’exposition inaugure le nouvel espace muséal, qui a eu pignon sur rue dans la maison Marsil de Saint-Lambert jusqu’en janvier dernier, nul tapis rouge en vue — plutôt du noir, de la dentelle et des lignes nobles.


« On a sorti de belles piè ces phares. Il y avait une volonté d’être puriste et de jouer avec le noir », explique Suzanne Chabot, qu’un texte du couturier français Christian Lacroix a inspirée pour la conception de l’exposition. « L’idée d’une robe très chic m’intéressait. Avec le noir, on voit très bien la coupe, des choses sont dissimulées et d’autres absorbées. »


Des modèles signés Karl Lagerfeld, Christian Dior, Schiaparelli et Arnold Scaasi ont donc été dénichés dans la réserve suivant cette inspiration, les créateurs québécois approchés par le musée disposant toutefois d’une plus grande liberté — en témoignent la robe à fleurs de la griffe Muse signée Christian Chenail et une robe chandail en jute faite à la main, une pièce unique du créateur Jocelyn Picard, connu pour ses énormes tricots.


Sans tout dévoiler, ajoutons que des pièces de Marie Saint Pierre, Joseph Hellmer, Tavan Mitto, Michel Desjardins, Ying Gao et Valérie Dumaine seront aussi du lot. Preuve que l’ancien côtoie le neuf : cette dernière a prêté au musée une robe noire pure soie présentée en clôture de son défilé de mars dernier, qui célébrait le 10e anniversaire de sa ligne.

 

L’idée de patrimoine


Que les messieurs se con solent (ou s’en réjouissent), la mode féminine est ici la seule représentée. « Dans les collections, le vêtement masculin est le grand absent, constate Suzanne Chabot. Comme il était de très bonne qualité, une fois usé on le coupait pour faire des vêtements pour les enfants, ou alors il était recyclé dans de la bonne vieille guenille ou des courtepointes. »


Cette histoire propre au vêtement, cette possibilité de multiples lectures dans la matière, la coupe et l’époque de confection est centrale dans l’idée de patrimoine que tient à préserver le Musée du costume et du textile.


« Il y a un côté purement esthétique, une belle pièce demeure un objet. Mais il y a toujours un point de vue historique, culturel ou ethnologique qui s’ajoute, des strates de connaissance et de subtilité. Le vêtement n’en déroge pas, avance Suzanne Chabot. Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui je ne vais pas sortir sur la rue avec une redingote et un tuyau de castor ? Il s’agit de remettre le vêtement dans son contexte. »


Un tel rapport « anecdotique », voire « intimiste » avec le vêtement peut se lire par exemple dans les traces de sueur sur une robe de mariée, preuve de la nervosité de la jeune femme, ou dans les brûlures de cigarette sur une pièce datant d’une époque où les gens fumaient davantage — autant de traces qui « parlent du corps qui a habité le vêtement ».


Et certains donateurs sont plus loquaces que d’autres. « Une des grandes donatrices ne m’a jamais cédé une robe sans qu’une histoire y soit associée. Pour elle, c’est un moment de vie. Comme un polaroïd. »

 

Unir les créateurs


En mariant ainsi l’histoire du vêtement avec des designers actuels, l’exposition Tapis rouge : la mode au musée souhaite aussi servir de vitrine pour la mode québécoise, qui pâtit du manque d’unité de l’industrie et de sa visibilité réduite auprès du grand public. « Comment se fait-il qu’on ne voie pas nos designers ? On n’a pas de collection nationale, pas d’expositions ; c’est comme si on n’avait pas de mémoire », déplore Mme Chabot.


À cet égard, dit-elle, le musée se doit d’intervenir et de se poser au carrefour de l’art, de la mode et du textile québécois, en quelque sorte de boucler la boucle — un rôle qui pourrait même servir à créer cette unité manquante. « Le musée peut jouer un rôle fédérateur en disant : « C’est un patrimoine. Ce sont des vêtements, vous travaillez comme vous voulez, mais vous travaillez pour ça. »»

 

***

Un devoir d’histoire

La nostalgie du vêtement est dans l’air : un très bon document de Rose-Line Brasset sur la belle époque de notre mode québécoise vient de sortir aux Publications du Québec, retraçant plus d’un siècle d’histoire — et pas n’importe lequel. Avec l’industrialisation, les deux guerres mondiales, l’essor de la haute couture et la brèche hippie où s’affermira le féminisme, la période 1860-1980 a transformé le rapport au vêtement des familles québécoises traditionnelles. Divisé en dix chapitres thématiques qu’illustrent 184 photos d’archives en noir et blanc, À la mode de chez nous raconte autant l’histoire de nos magasins généraux et du travail en manufacture que celle de la mode (surtout féminine) dans ses déclinaisons multiples : robes, corsets, chaussures, chapeaux, coiffures, bijoux, costumes… Un portrait évocateur qui montre bien l’influence de nos apparats sur ce qu’il restera d’une époque dans la mémoire collective.