Décoder Luigi Serafini

Une illustration tirée du livre Codex Seraphinianus de Luigi Serafini.
Photo: Une illustration tirée du livre Codex Seraphinianus de Luigi Serafini.

Le Symfolium de foulosophie, un séminaire sur la folie créatrice, reçoit cette fin de semaine un invité bien spécial : Luigi Serafini, auteur et artiste de Codex Seraphinianus, cette insondable encyclopédie d’un monde parallèle. Le Devoir a eu la chance de lui parler. Oui. La chance. Le Codex Seraphinianus de Luigi Serafini est l’objet d’un véritable cul te, sinon d’u ne obsession, dans le tréfonds des www. Sur les forums, les fans s’arrachent chaque bri be d’information qui réussit à filtrer sur ce livre rare, pres que aussi recherché que Sex de Madonna.


Depuis sa publication en 1981, personne n’a pu décrypter ce chef-d’oeuvre de l’imaginaire dont la simple vulgarisation confronte les limites du langage.


Car, en plus des somptueu ses illustrations dessinées dans un tutti frutti de Prismacolor - des poissons aux flancs en forme d’oeil, une fabrique où l’on rembourre des humains, une orange qui saigne, un coït qui fond un homme et une femme en alligator -, cette encyclopédie des sciences naturelles d’un monde surréaliste est complétée de textes impénétrables, rendus par une fine calligraphie galbée. L’alphabet serafinien est à ce jour aussi mystérieux que son maître, qui préfère le silence au bruit médiatique.


L’artiste, architecte et de signer italien a un site personnel : une page blanche.


Pour cette raison, j’avais prévu un plan B à la publication de cet article. Mais quelques jours avant son arrivée à Montréal, l’invité d’honneur du Symfolium de foulosophie a répondu à mon appel. Paradoxal, tout de même, que Luigi Serafini vien ne parler d’audace créatri ce et du mythi que Codex devant public, alors que les informations à son sujet filtrent au compte-gouttes. De l’autre côté du fil de l’Atlantique, sa voix est d’un cristal aussi délicat que sa cursive. « Mon silence est un silence de coïncidences. Si quelqu’un me demande quelque chose, en général, je réponds. » Un pont d’or. Le mythe construit autour du Codex prend une dimension d’autant plus étrange que son auteur est toujours vivant.


« Beaucoup de gens pensent que j’ai caché quelque chose dans mon écriture. Des formules atomiques, des messages extraterrestres… C’est très bizarre », explique le Romain dans un français impeccable, concernant cet alphabet avec lequel il écrit toujours. « Il est difficile de convaincre les gens que cette écriture est une plaisanterie. Elle ne signifie rien. C’est de l’art. »


Outre quelques mots de français dans le dessin d’un écrivain transpercé par sa plume, un extrait d’un roman de Proust selon les internautes, le code serafinien domine jusqu’à la pagination, et l’extravagance de son univers est aussi magnétique que la rigueur avec laquelle il est servi. « La folie est une espèce de don qu’il faut protéger, et l’ordre permet de cacher cette folie. Être ordonné fait du bien aux autres. Ça tranquillise les amis et la famille. » Serafini cultive l’onirisme en silence. Et ouvre parfois des parenthèses, dont une dans cette forteresse téléphonique suspendue entre deux pages de son bestiaire.

 

Une anticipation du blogue


Le Codex Seraphinianus, qu’il qualifie « d’anticipation du blogue à l’ère de l’information pré-Internetienne », il l’a commencé à la fin des années 1970, en ermite dans son petit appartement de Rome. Le jeune artiste y consacrait tout son temps ; ses amis pensaient qu’il préparait une expo. Si son éditeur n’avait pas endigué la créativité fertile de l’auteur inconnu, redoutant les coûts stratosphériques de l’impression couleur, Serafini serait encore à sa table à dessin. Quoiqu’il ne l’ait jamais vraiment quittée.


Trois éditions enrichies ont été publiées depuis, des volumes qu’on s’arrache à gros prix sur la Toile. Celle de 2006, vendue 90 euros, se rachète autour de 600 $ aujourd’hui, et l’originale autographiée de 1981 s’est arrachée pour 5000 $. Un quatrième tirage incluant de nouvelles planches est prévu pour Noël.


Le Codex n’a jamais été terminé, il est… réfrigéré, con fie l’Italien après une pause. « Quelque chose est resté en dedans de moi. Ça m’est facile de replonger dans l’esprit du Codex, il suffit de m’isoler et de trouver les vins que j’ai bus dans ce temps-là. » Voilà la recette de ce monument baroque. Qui marine d’abord dans un bouillon inspiré de choses inutiles et très simples. « Se trouver dans un endroit où l’on se demande ce qu’on fait là, par exemple. Perdre ses repères est très important pour l’inspiration. Si on a la possibilité de se perdre de temps en temps - pas tous les jours, hein, mais des fois, c’est bien. » Se perdre pour mieux partir.


Avant de me quitter, Luigi Serafini m’a demandé à quoi ressemblait la météo à Montréal. Il faisait moins 12 degrés, trois jours avant le printemps.


Dans son silence, j’ai décodé qu’il se demandait ce qu’il s’en venait faire ici.


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Anatomie du Symfolium

C’est au hasard d’une recherche sur Internet que François Gourd a découvert le Codex Seraphinianus de Luigi Serafini. « C’est la bible de la foulosophie, rien de moins ! Enfin un livre auquel on ne comprend rien et que c’est pas grave ! », déclare le foulosophe en chef et président du Symfolium, séminaire de l’audace créatrice, qui lance ce soir sa 15e édition.

Serafini succède ainsi aux pataphysiciens invités par les années passées, Fernando Arrabal et Alejandro Jodorowsky.

La programmation du Symfolium s’orchestre autour de son anthologie extraterrestre et il participera aux activités.

Le public n’a qu’à choisir son menu : ce soir, un souper-bénéfice chez l’artiste Armand Vaillancourt ; samedi à 14 h, une rencontre amicale avec Serafini à la Casa Obscura ; dimanche, Impro de la LIM sur les thèmes du Codex, à 20 h au Lion d’or ; et pour le Lundi de Pâques, un déjanté Cabaret hommage en compagnie de Stéphane Crête, les Abdigradationnistes, Didier Lucien, ainsi qu’une liste d’invités longue comme le bras qui s’entasseront tous au Théâtre Rialto, à 20 h.

Et ce n’est pas un poisson d’avril. udfou.com