Voir la ville les oreilles grandes ouvertes

Créée à partir des témoignages de neuf femmes vivant avec un handicap physique, la balade sonore permet de mieux comprendre leur réalité quotidienne.
Photo: Annik MH de Carufel Créée à partir des témoignages de neuf femmes vivant avec un handicap physique, la balade sonore permet de mieux comprendre leur réalité quotidienne.

« Fermez les yeux et écoutez. » Lancée comme une invitation, c’est sur cette phrase que se clôture la présentation de l’audioguide « Les rues ont des oreilles », développé par l’équipe d’Audiotopie. La coopérative artistique propose une série de trames sonores aux Montréalais désireux de (re)découvrir leur ville son par son.


Le vent qui agite les feuilles, les gouttières qui chantent sous la pluie et le sol gelé qui gémit sous les pas sont autant de sons qui, à force de se répéter au quotidien, n’arrivent plus à être entendus. « Les gens passent mais ne s’arrêtent plus pour prêter attention à ce que la ville leur dit, explique Yannick Guégen, l’un des fondateurs du projet d’audioguides. Avec Audiotopie, nous souhaitions amener les citoyens à se réapproprier l’environnement sonore qu’ils côtoient tous les jours. »


Disponibles gratuitement depuis septembre 2009 sur le Web, les audioguides mis sur pied par la coopérative sont des excursions sonores - qui tantôt racontent l’histoire des lieux, tantôt s’évertuent à tirer l’oreille du passant - dans différents quartiers de la métropole. Quatre ans après le lancement de son premier projet, Audiotopie offre une douzaine de parcours urbains savamment orchestrés par l’architecte paysagiste et ses deux comparses, musiciens spécialisés dans l’électroacoustique, Étienne Legast et David Martin.


De cette façon, le piéton peut traverser sans crainte, les yeux fermés, le boulevard de Maisonneuve, dans le Quartier latin, ou se perdre allégrement dans les dédales ouvriers aux abords de la station de métro Lionel-Groulx. La voix ainsi que les sons choisis et amplifiés par les soins de l’équipe le ramèneront à bon port une fois l’immersion sensorielle terminée.

 

Les émotions d’un lieu


Sensorielle, il faut le dire. Car si Audiotopie passe avant tout par l’oreille pour transmettre ses messages, l’équipe titille aussi les autres sens. D’abord en révélant à l’oeil des rues et des bâtiments qui passent parfois inaperçus, puis en incitant la main à devenir baladeuse sur les surfaces de la ville. Dans Inclusion tactile, cet audioguide qui explore les environs de la station de métro Frontenac, l’auditeur prend conscience du regard des passants à mesure qu’il s’adonne « à frôler les surfaces au sol et à toucher les matériaux du bout des doigts. On essaie de jouer avec les émotions que peut susciter un lieu, précise Yannick Guégen. Lorsqu’on demande à quelqu’un de faire un geste “ anormal ”, on veut qu’il en prenne conscience, qu’il sente le cadre social qui l’entoure. »


D’abord conçus pour les Montréalais, les projets en cours pourraient élargir le public cible de la coopérative. Après avoir travaillé, entre autres, avec l’ambiance sonore des quartiers aux alentours des stations de métro Beaubien et De Castelnau, la coopérative offrira dès ce printemps des parcours dans le Vieux-Port et l’île Sainte-Hélène. De quoi intéresser les visiteurs de passage dans la ville aux cent clochers qui souhaitent vivre une expérience différente tout en demeurant dans l’épicentre touristique de la métropole.

 

Une ville sans voitures


Il n’en demeure pas moins que l’expérience auditive s’adresse avant tout à ceux qui habitent la ville mais ne lui prêtent plus une oreille attentive. Ainsi, la plupart des audioguides développés par le trio explorent des quartiers moins attrayants pour le touriste moyen. On se tient loin des rues pavées du Vieux-Montréal, se faufilant plutôt dans les ruelles autour de la station Beaubien, là où le grincement des cordes à linge fait écho aux sons des pas dévalant un escalier.


Ces quartiers sont moins achalandés, mais les questions soulevées par la coopérative engagée sont à l’ordre du jour depuis belle lurette. Étalement urbain, présence accrue des automobiles et accessibilité universelle sont quelques-uns des sujets abordés par Audiotopie avec ses parcours auditifs.


À preuve, l’itinéraire développé aux alentours de la station de métro McGill propose la visite imaginaire d’une ville sans voiture. « Certains de nos parcours obligent l’utilisateur à développer sa conscience sociale, indique l’architecte paysagiste de formation. Celui construit aux abords de l’UQAM est un bon exemple. » Créée à partir des témoignages de neuf femmes vivant avec un handicap physique, cette balade sonore permet de mieux comprendre leur réalité quotidienne en proposant, entre autres, de traverser les rues avec comme seul repère le son des voitures.

 

De bouche à oreille


Le nombre grandissant de téléphones intelligents sur le marché a ouvert de nouvelles avenues au trio, décuplant ainsi leur terrain de jeu artistique. « Nous avons développé une application et une autre est actuellement en production, souligne Yannick Guéguen. Cela permet de ne plus seulement créer des parcours linéaires, mais aussi d’intégrer des paramètres sonores interactifs qui suivent le rythme des pas de l’auditeur. »


Les faibles revenus de l’entreprise à but non lucratif l’ont toutefois obligée à se limiter à une seule plateforme mobile. « Notre application ne fonctionne qu’avec les produits Apple », se désole Étienne Legast. Ce qui rend les nouveaux projets de la coopérative un peu moins accessibles qu’à l’origine.


Malgré tout, il sera intéressant de garder à l’oeil l’équipe d’Audiotopie dans les prochains mois. Leur printemps s’annonce chargé avec le lancement de trois nouvelles plages sonores, dont une prévue pour découvrir la rue Ontario, au coeur du quartier Hochelaga-Maisonneuve. En attendant le retour de la belle saison, le trio compte sur le bouche à oreille pour que le fruit de son travail continue à se faire entendre.