Le CCA créera la première banque mondiale de l’architecture numérique

Le Centre canadien d’architecture (CCA)
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le Centre canadien d’architecture (CCA)

Le Centre canadien d’architecture (CCA) créera la première banque d’architecture numérique au monde pour documenter le bref instant où l’ordinateur a changé le cours de l’architecture, donnant naissance aux travaux de pionniers comme Greg Lynn, Frank Gehry et Peter Eisenman.

Les démarches pour constituer cette banque d’informations numérisées sont déjà bien avancées, a indiqué hier depuis Los Angeles Mirko Zardini, directeur du CCA, qui doit y rencontrer Greg Lynn, un des tout premiers architectes à s’être servis de logiciels d’animation vectorielle pour créer des structures aux formes biomorphiques et irrégulières. L’inventeur de la Blob Architecture conseillera et aidera le CCA à acquérir les archives de 25 projets architecturaux qui ont joué un rôle majeur dans la naissance de l’architecture numérique.


Le temps presse puisque la plupart des archives de ces projets nés au début de l’ère numérique, entre la fin des années 1980 et le début des années 2000, sont préservées sur des supports aujourd’hui désuets, parfois illisibles. « Plusieurs de ces informations sont déjà inaccessibles, ou disparues. Nous croyons que ce matériel est en danger et tentons de ramasser rapidement les projets les plus marquants des premiers pas de l’architecture numérisée. Nous nous intéresserons au travail des architectes, mais aussi à celui des ingénieurs et des informaticiens qui ont contribué à changer l’histoire de l’architecture », explique M. Zardini.


L’enjeu de la conservation des données numérisées frappe de plein fouet tous les musées et centres d’archives (voir « Le numérique, ce colosse à la mémoire d’argile », Le Devoir des 9 et 10 mars). Puisque le milieu de l’architecture n’a pas encore trouvé de solution standardisée à ce problème, le CCA vient de recruter un expert du traitement des supports numériques et a développé un logiciel unique pour décrypter rapidement les informations numériques contenues sur des supports désuets.


Pour capturer et sauver ce moment clé de l’histoire de l’architecture, l’institution s’intéressera notamment aux travaux de l’architecte d’origine canadienne Frank Gehry, qui fut le premier (de 1985 à 1995) à développer ses propres logiciels pour accoucher de structures atypiques, nécessitant des calculs inouïs. « La plupart des édifices construits par Frank Gehry n’auraient jamais été possibles sans l’aide de ces logiciels. Un bâtiment complexe comme le Guggenheim de Bilbao [1997] n’aurait pu voir le jour sans ce type d’outils », affirme Zardini.


Le CCA s’intéressera aussi aux travaux avant-gardistes du Japonais Shoei Yoh, auteur d’un stade interagissant avec le climat et l’environnement à Toyama au Japon (1991) et de Chuck Hoberman, inventeur de sphères en expansion (1992).


Peter Eisenman, autre précurseur de l’architecture numérique, a quant à lui réinventé la géométrie d’édifices grâce à un système de codes générés par ordinateur (1987). « On veut documenter la façon dont ces codes ont été développés pour réguler les dimensions et les paramètres de tout un bâtiment », a expliqué hier Albert Ferré, nouveau directeur des publications au CCA.


Selon Mirko Zardini, plusieurs des éléments des premiers travaux d’Eisenman ou de Hoberman ont déjà été perdus. Plus que le résultat final, c’est la documentation numérique liée à la démarche et au développement de quelques-uns de ces codes qui manque à l’appel. Une première exposition à venir en mai, intitulée Archéologie du numérique, traitera de ces trous noirs dans la petite histoire de l’architecture.


« On veut capturer ce tournant de l’architecture où les architectes se sont mis à penser différemment et même à inventer de nouveaux outils de travail », soutient M. Ferré.


On cible le fameux Sydney Opera House (1957) du Danois Jorn Utzon comme le premier édifice créé en partie à l’aide d’ordinateurs, grâce à des ingénieurs. « Ce fut le début du CAD [Computer Assisted Design], explique M. Ferré, mais les architectes n’y verront pas beaucoup d’intérêt avant la fin des années 80. »