Fragments de mémoire collective

Souvenirs de la Seconde Guerre mondiale, les 300 lettres de la correspondance du soldat Laurent Melançon, riches en anecdotes tirées de la vie quotidienne d'une jeune recrue, font partie des 25 fonds conservés par les Archives Passe-Mémoire.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Souvenirs de la Seconde Guerre mondiale, les 300 lettres de la correspondance du soldat Laurent Melançon, riches en anecdotes tirées de la vie quotidienne d'une jeune recrue, font partie des 25 fonds conservés par les Archives Passe-Mémoire.

«Le lait était un luxe, il n’y avait que le bébé qui avait droit au lait Carnation. Clovis et Albert, âgés de 8 et 6 ans et demi se mettaient à deux pour pétrir la pâte (du pain que je faisais moi-même). Je revois ces quatre petites mains qui battaient la mesure de la symphonie de la pauvreté. »


Parcelles de misère échappées du journal d’une mère de dix enfants, ces échos venus de la Côte-Nord brisent le silence d’une vie d’infortune au coeur des années 30. Comme ceux de dizaines d’hommes et de femmes ordinaires, le journal personnel d’Anna-Belle Beaudin fait partie des 25 fonds conservés par Archives Passe-Mémoire (APM), un organisme qui tente de sauvegarder des bribes d’histoire en amassant les écrits personnels, journaux intimes, autobiographies et correspondances de monsieur et madame tout le monde.


À l’ère d’Internet et des conversations numériques, les fondatrices d’Archives Passe-Mémoire sont lancées dans une course contre le temps. Longtemps considérés comme des soliloques sans intérêt, ces journaux sur papier, sources précieuses d’information pour les historiens qui auscultent l’âme et le quotidien d’une société, acquièrent soudain une importance historique renouvelée.


« Que restera-t-il de tous ces courriels, ces textos ? Tout ce qui est sur Internet va se perdre au fil des générations. Ce sera une très grande perte, car il est rare d’avoir accès à la vie d’ouvriers et de travailleurs. Notre centre sert à sauver la mémoire de gens ordinaires », explique Andrée Lévesque, fondatrice d’Archives Passe-Mémoire.


L’historienne et auteure de la biographie d’Éva Circé-Côté, première femme journaliste au Québec, a fondé Archives Passe-Mémoire après avoir été soufflée d’apprendre que tous les mémoires de ce personnage unique avaient été brûlés par sa fille après sa mort. « Ça m’a donné un coup de fouet ! », dit-elle. Depuis sa fondation, il y a deux ans, l’organisme a recueilli 25 fonds de sources et d’époques diverses donnés par des parents, des petits-enfants, certains récupérés in extremis avant d’être jetés aux poubelles.


La librairie des secrets


Si la vie du commun des mortels n’a pas toujours des allures de roman, celles de certains dépassent parfois la fiction. Au nombre des écrits préservés, le rare journal d’un homosexuel confiant son isolement dans le Québec rural des années 50, sa descente aux enfers et son séjour en hôpital psychiatrique, marqué par des séances d’électro-chocs et des injections d’insuline.


« À qui songerais-je ? Si ce n’est à ces malheureux que j’ai vus en groupe dans la cour carrée de l’hôpital, les uns marchant, les autres accroupis où lamentablement étendus. Cette cour sans herbe, sans arbre, vue à travers les barreaux de fer ! […] Je ne peux plus concevoir qu’un jour je retournerai dans ces lieux. […] J’ai peur des hommes ! », consigne G.B. dans son journal, resté anonyme.


« C’est très précieux d’avoir ce point de vue unique pour comprendre l’exclusion vécue par un homosexuel dans les années 50, ou celui posé sur le Québec par un immigrant français au début du siècle, ou encore celui d’une mère qui décrit la violence de son mari. Ça éclaire sur la réalité de toutes ces époques ! », précise Mme Lévesque.


Sur les tablettes de Passe-Mémoire s’entassent plus de 300 lettres d’un soldat québécois recruté pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que l’imposant fonds de la famille de Sales Laterrière-Henry (1860-1982), trois mètres de rayonnage racontant l’histoire, sur trois générations, d’une famille d’origine française.


P.-S. : à ne pas lire


Plusieurs écrivains en herbe lèguent leurs journaux avant de mourir, mais certains donnent à APM des journaux encore actifs. Plus que par vanité, plusieurs le font pour laisser une trace, un fragment de mémoire, pour dire l’indicible et confier des souvenirs trop lourds à taire. Certains ne cèdent le fruit de leur plume qu’à la condition de demeurer anonymes, d’autres, de n’être lus que par la famille, ou pas avant 20 ou 30 ans. « Ces conditions sont respectées, car ces textes sont très importants pour l’avenir, ajoute Mme Lévesque. Je rêve de pouvoir avoir accès à des journaux qui parlent de la Crise d’octobre ou de la tuerie de Polytechnique. Vous imaginez le regard que l’on pourrait avoir sur ces événements ? »


Plusieurs pays ont compris l’importance historique de ces récits du quotidien. En France, l’Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique (APA) entasse depuis 1992 dans une usine près de Lyon plus de 2500 fonds composés de journaux personnels, autobiographies, carnets de notes, correspondances et collections de courriels. Consultée par plusieurs chercheurs, cette librairie des secrets compte aussi plus de 800 membres, qui s’acquittent de lire, résumer et partager les précieux papiers. Cette armoire à souvenirs a depuis servi à la rédaction de thèses aux sujets les plus divers, dont Du chiffon aux ragnagnas : les règles en France au XXe siècle !

 

Sur la piste de l’authenticité


Drame, passion, joie, tristesse : à défaut d’être des modèles de littérature, ces écrits intimes ont le mérite de l’authenticité et de la sincérité, estime le fondateur de l’APA, Philippe Lejeune. « J’ai découvert un continent et une souffrance. On nourrit de fausses idées sur les écrits personnels, pensant qu’ils résultent d’une poussée névrotique, narcissique. Les gens n’ont pas envie d’être publiés, mais d’établir un contact. Leur autre désir est de survivre, en sourdine, quelque part », confiait-il, dans une entrevue au Monde,


En Allemagne, on a aussi rassemblé depuis cinq ans plus de 200 journaux, dont ceux de personnes ayant confessé des crimes terribles commis durant la Seconde Guerre mondiale. En Italie, la ville de Pieve Santo Stefano est aussi devenue le dépositaire des mémoires d’illustres inconnus. Toutes ces initiatives sont autant d’échos contemporains à l’Institut national néerlandais pour la documentation sur la guerre (RIOD), qui, dès 1946, invitait la population néerlandaise à céder ses journaux, correspondances et photos de guerre dans l’espoir de recueillir des témoignages d’une valeur inestimable. Cet appel a permis de recueillir l’équivalent de pas moins de deux kilomètres de rayonnages d’archives, riches de plus de 450 fonds et 1200 journaux particuliers… dont celui d’Anne Frank. Un témoignage qui, à lui seul, a changé à jamais la compréhension de la Seconde Guerre mondiale et contribué à réhabiliter les victimes de l’Holocauste.

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TÉMOIGNAGES

Anna-Belle Beaudin

Anna-Belle Beaudin (1903-1982), née au Massachusetts, vit sur la Côte-Nord, mariée à un homme rêveur, mère de dix enfants. «En y pensant objectivement, je ne me permets plus de regretter toutes ces naissances. Dieu sait qu’elles n’étaient pas désirées, mais Dieu sait aussi que je les ai tous aimés, il me semblait que je devais les aimer davantage parce que je me sentais coupable de donner la vie à des êtres qui n’auraient jamais demandé de naître sur la terre de Caïn avec la perspective de mener une vie comme celle que nous vivions.»

 

Journal personnel de Pagesy, 1980-2012

«Depuis mon enfance, je garde jalousement cet espace d’intimité et cet espace de solitude : je n’ai jamais écrit un texte qui ait une certaine profondeur sans être à distance des autres. Il y a un oeil qui s’ouvre, quand un rideau descend entre moi et le reste du monde, comme une paupière.»


Journal de Laurent Melançon (1917-2008), soldat durant la Seconde Guerre mondiale

Angleterre, 30 avril 1945

« Le black-out est levé partout à 5 milles en dedans des côtes, mais les villes ne sont pas encore éclairées, car les lampadaires des rues sont arrangés pour le black-out. […] Les trains et les autobus ont enlevé le carottage qu’ils avaient dans les vitres pour les empêcher de casser durant les bombardements. […] Hier, […] ils avaient parti une rumeur que l’Allemagne avait capitulé sans condition. […] Ça ne sera pas long avant qu’elle ne soit obligée de le faire. Ils sont venus à bout de Mussolini et ils l’ont jeté dans un truck comme un cochon, et pendu son corps sur une place de Milan.»

1 commentaire
  • France Marcotte - Inscrite 8 février 2013 09 h 55

    Mais pourquoi en parler comme d'oeuvres mineures?

    Ces écrits, bouleversants de beauté et d'authenticité, taillés dans le vif du réel, touchent plus profondément pourtant que bien des oeuvres reconnues comme littéraires, trop léchées dans la forme car produites sous le sceau de l'autocensure.

    Cela ne vous fait-il pas réviser la notion de culture?